Après plus d'un mois de combats meurtriers dans le Haut-Karabakh - république autoproclamée indépendante de l'Azerbaïdjan en 1991, à majorité arménienne -, Erevan et Bakou ont conclu une trêve dans la nuit du lundi à mardi, sous le patronage de la Russie. "Un accord très douloureux" a concédé le Premier ministre arménien Nikol Pachinian, constatant "un grand échec". Le plan prévoit l'arrivée de 2000 soldats russes dans la zone du Haut-Karabakh restée sous contrôle arménien et amputée par l'avancée des forces azéries. Moscou se porte garant du cessez-le-feu... tout comme Ankara, à en croire les déclarations, mardi soir, du président turc Recep Tayyip Erdogan. Après la Syrie et la Libye, un nouveau "condominium russo-turc" pourrait se mettre en place, explique Gaïdz Minassian, enseignant à Sciences Po, spécialiste du Caucase.
L'Arménie subit une humiliation cinglante, avec cet "accord de paix" qui lui est largement défavorable...
C'est une nette défaite militaire pour les Arméniens, qui perdent un bon tiers du territoire que leur armée contrôlait dans le Haut-Karabakh, repris par les forces azéries. En revanche, sur le plan politique, je serais plus prudent car la République du Haut-Karabakh existe toujours, les Arméniens de la province en contrôlent une partie, et un contingent russe de maintien de la paix, composé de 2000 hommes, va être déployé dans la région, ce que demandait d'ailleurs Erevan depuis longtemps.
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Du côté azéri, la victoire militaire est claire, mais nuancée par la présence de troupes appartenant à une puissance tierce, la Russie, avec qui la souveraineté sera, de fait, partagée. Il y a donc accalmie dans la mesure où les armes se sont tues mais sur le temps long, rien n'est réglé. Et la guerre n'est donc pas finie.

Situation dans le Haut-Karabakh après le cessez-le-feu du 9 novembre
© / Dario Ingiusto, L'Express
Des centaines d'Arméniens sont descendus lundi soir dans la rue pour fustiger cet accord de cessez-le-feu, qualifiant le Premier ministre de "traître". Les jours de Nikol Pachinian à la tête du gouvernement sont-ils comptés ?
Il y a de fortes chances qu'il tente de dissoudre le Parlement pour soumettre l'accord de Moscou au suffrage populaire. S'il gagne, cela voudra dire que les électeurs endossent ce plan et il sera conforté politiquement. S'il échoue, le nouveau Premier ministre qui prendra sa place pourrait très bien ne pas reconnaître l'accord conclu sous l'égide de Moscou. Un nouveau cycle de tensions pourrait alors commencer.
Dans cette affaire, c'est la Russie qui gagne ?
La Russie reprend la main car elle redevient arbitre de la situation alors qu'on pensait qu'elle avait perdu ce rôle. Non seulement elle le retrouve, mais en plus elle négocie une présence militaire. Cette trêve reste néanmoins très fragile, beaucoup de choses n'ont pas été réglées, volontairement de la part de Moscou. Par exemple la composition du Centre de maintien de la paix (censé surveiller l'application du cessez-le-feu). Moscou veut garder la main sur ce conflit. La Russie a donné suffisamment de moyens militaires à l'Arménie pour se défendre... mais pas assez pour contre-attaquer.
Pourquoi cette position ambiguë ?
Parce que la Russie a de bonnes relations avec l'Azerbaïdjan, qu'elle veut conserver, et qu'elle agit toujours dans une perspective néoimpériale classique, de sorte que les trois pays du Caucase (Géorgie, Arménie, Azerbaïdjan) sont priés de rester dans le giron russe. Il ne faut pas oublier le contexte dans l'arrière-cour post-soviétique : la Biélorussie en révolte, l'Ukraine qui s'émancipe, le Kirghizistan aussi ; sans oublier les problèmes à l'intérieur de la Russie (manifestations dans l'Extrême-Orient russe à Khabarovsk, affaire Navalny...). Les coutures craquent un peu partout.
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En se positionnant dans le Haut-Karabakh, la Russie montre qu'elle est là dans son pré carré. Mais elle n'est plus seule désormais comme puissance émergente.
La Turquie avance aussi ses pions...
La Turquie gagne aussi diplomatiquement car elle a permis à l'Azerbaïdjan d'emporter la victoire militaire et parce qu'Erdogan semble avoir obtenu un accès au corridor de Meghri, qui relie l'Azerbaïdjan au Nakhitchevan, ce territoire azéri autonome enclavé dans l'Arménie, à la frontière avec la Turquie (voir carte). Ce faisant, il accomplit le vieux rêve du panturquisme, consistant à relier tous les territoires turcophones de manière géographiquement continue. La question est de savoir si la Russie cogère ou pas cet accord avec la Turquie [comme le voudrait Erdogan, qui prétendait mardi soir, à l'issue d'un entretien téléphonique avec Vladimir Poutine, qu'il mènerait "des activités d'observation et de contrôle avec la Russie, au moyen d'un centre conjoint".]
À quoi jouent Moscou et Ankara, opposés sur bien d'autres terrains... ? De vrais faux ennemis ?
Quatorze guerres les ont opposés, en trois siècles... mais ils aussi fait quatorze fois la paix. Donc il y a une relation plus qu'équivoque. Après les condominiums russo-turc en Syrie, puis en Libye, voici un condominium dans le Haut-Karabakh, si Turcs et Russes parviennent à cogérer la résolution du conflit. Mais rien n'est définitivement écrit entre ces deux puissances.
Et les Occidentaux, dans tout ça ? Ni l'Europe ni les États-Unis n'ont été très actifs sur ce dossier...
Encore une fois, l'Occident a fait preuve de frilosité voire de lâcheté. Cette guerre a bel et bien enterré le Groupe de Minsk, créée en 1992 par l'Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) pour encourager une résolution pacifique du conflit entre Arménie et Azerbaïdjan, et coprésidé par Moscou, Paris et Washington.
