La manoeuvre n'est pas sans conséquence pour la Biélorussie. Un chasseur a intercepté dimanche un avion de ligne de la compagnie RyanAir à bord duquel se trouvait un militant de l'opposition qui, selon cette dernière, a été interpellé à son arrivée à Minsk. L'Europe est vent debout. "Inacceptable", juge Paris, tandis que la Pologne parle de "terrorisme d'Etat". Voici ce que l'on sait sur le déroulé de cette opération, ordonnée par le président-dictateur Alexandre Loukachenko en personne, qui a éteint un mouvement de protestation inédit dans son pays l'an passé après sa réélection controversée.

Interception d'un vol Athènes-Vilnius, un journaliste visé

Le média d'opposition Nexta a affirmé que son ancien rédacteur en chef Roman Protassevitch avait été arrêté par les services de sécurité après l'atterrissage d'urgence à l'aéroport de la capitale de la Biélorussie de ce Boeing 737-800 en provenance d'Athènes et avec pour destination Vilnius, en Lituanie. Un pays où se trouve également en exil l'opposante Svetlana Tikhanovskaïa. Le chef d'Etat Alexandre Loukachenko a donné l'ordre personnellement à un avion de chasse MiG-29 d'intercepter l'avion après cette alerte, a dit son service de presse.

En début de soirée, l'appareil a finalement pu reprendre son vol à destination de la Lituanie, un pays balte membre de l'Union européenne où il s'est posé avec plusieurs heures de retard sur l'horaire prévu - sans Roman Protassevitch.

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En novembre dernier, les services de sécurité biélorusses (KGB), hérités de la période soviétique, avaient placé le journaliste âgé de 26 ans, et le fondateur de Nexta, Stepan Poutilo, sur la liste des "individus impliqués dans des activités terroristes". Sur Twitter, Svetlana Tikhanovskaïa a assuré que Roman Protassevitch encourait désormais "la peine de mort". Fondé en 2015, Nexta ("Quelqu'un" en biélorusse) avait notamment coordonné les rassemblements à travers la Biélorussie, à la fin de l'été puis la rentrée 2020, en diffusant des mots d'ordre et permettant de partager les photos et les vidéos des rassemblements et des violences.

171 passagers, dont plusieurs Français

D'après les images du site internet spécialisé flightradar24, le Boeing RyanAir a été intercepté au-dessus du territoire biélorusse, juste avant la frontière avec la Lituanie, un pays balte membre de l'Union européenne. Le ministère biélorusse de l'Intérieur a confirmé dans un premier temps sur Telegram l'interpellation de Roman Protassevitch, avant de supprimer ce message.

Le ministère des Affaires étrangères lituaniens a indiqué sur Twitter la présence de 171 passagers dans l'avion RyanAir, dont moins neuf ressortissants français. Des informations manquent pour une trentaine de personnes à bord. Un Français, Arthur, raconte dans une vidéo diffusée sur le réseau social le déroulé des évènements.

"Il s'est juste tourné vers les gens et a dit qu'il risquait la peine de mort", a également déclaré une passagère lituanienne du vol, Monika Simkiene, 40 ans. "Il ne criait pas, mais c'était visible qu'il avait très peur. On aurait dit que si le hublot avait été ouvert, il aurait sauté", a renchéri Edvinas Dimsa, 37 ans, qui était dans le même avion. Il était "nerveux au début, mais ensuite il s'est rendu compte qu'il ne pouvait rien y faire, il s'est calmé et l'a accepté", a déclaré un autre passager, qui s'est présenté sous le seul nom de Mantas.

L'organisation de l'aviation civile internationale (OACI) va convoquer une réunion d'urgence de son organe directeur jeudi, a annoncé lundi l'agence onusienne. "Le président du Conseil de l'OACI a convoqué une réunion d'urgence des 36 représentants diplomatiques du Conseil le 27 mai suite à l'incident impliquant le vol Ryanair FR4978 dans l'espace aérien du Bélarus", a tweeté l'agence basée à Montréal, sans autres précisions. L'OACI a pour mission d'édicter les règles régissant le transport aérien civil mais elle n'a aucun pouvoir de sanctions. En cas de violation avérée des règles internationales, son rôle consiste à "aider les pays qui le voudraient à mener les discussions, à prononcer les condamnations, à appliquer les sanctions, etc., conformément à la Convention de Chicago", rappelle l'institution sur son site.

Alerte à la bombe et bagarre

Dans le détail, l'actuel rédacteur en chef de Nexta, Tadeusz Giczan, a assuré que des agents du KGB biélorusse étaient à bord de l'appareil. Ce sont eux qui auraient permis le détournement, en plus de l'escorte du chasseur demandé par Loukachenko. Les médias d'Etat en Biélorussie ont défendu l'interception de l'avion, jugeant cette réaction normale du fait d'une "alerte à la bombe" à bord, et présentant l'opposant arrêté comme un "extrémiste".

Lundi, les autorités biélorusses ont expliqué que le vol Ryanair avait été menacé dans un email se proclamant de l'organisation palestinienne Hamas. "Nous, soldats du Hamas, réclamons qu'Israël cesse le feu sur le secteur de Gaza. Nous réclamons que l'Union européenne cesse son soutien à Israël (...) si nos revendications ne sont pas satisfaites une bombe explosera (à bord de l'avion de Ryanair) au-dessus de Vilnius", a dit le directeur du transport aérien au ministère biélorusse des Transports, Artem Sikorski, affirmant lire une traduction en russe du message reçu en anglais.

L'équipage du vol de Ryanair a lui-même décidé d'atterrir à Minsk "sans ingérence" après avoir été informé d'une alerte à la bombe, ont également affirmé les autorités biélorusses. "La décision a été prise par le commandant de l'équipage sans ingérence extérieure", a indiqué Igor Goloub, commandant de l'armée de l'air.

Nexta a affirmé de son côté que l'atterrissage d'urgence avait été suscité par une "bagarre" déclenchée par des agents des services de sécurité biélorusses, présents à bord et qui affirmaient qu'un engin explosif se trouvait dans l'appareil. "Quand l'avion est entré dans l'espace aérien biélorusse, les officiers du KGB ont déclenché une bagarre avec le personnel de Ryanair", a affirmé Tadeusz Giczan, les agents soutenant qu'une bombe était à bord. L'aéroport de Minsk, cité par l'agence de presse officielle Belta, a quant à lui affirmé que l'alerte à la bombe s'était révélée "erronée" après une fouille du Boeing. Une porte-parole des aéroports lituaniens corrobore la version de Nexta. Elle dit avoir reçu comme première explication de la part de l'aéroport de Minsk un conflit entre des passagers et l'équipage.

L'opposant arrêté dit être "passé aux aveux"

Le militant Roman Protassevitch a affirmé lundi collaborer avec les enquêteurs, dans une vidéo diffusée à la télévision publique et dénoncée par l'opposition. "Le personnel se comporte avec moi de façon tout à fait adéquate et en respectant la loi, je continue de collaborer avec les enquêteurs et suis passé aux aveux concernant l'organisation de troubles massifs", a affirmé Roman Protassevitch dans cette vidéo dans laquelle il s'exprime assis à une table, face caméra.

Il a l'air fatigué, agitant ses mains croisées, tandis qu'un paquet de cigarettes et un autre d'allumettes sont posés sur la table. Dans l'enregistrement, non daté, ce militant de 26 ans affirme se trouver dans la Maison d'arrêt N°1, située dans le centre de Minsk, la capitale de la Biélorussie. Mais la pièce où il est filmé ne donne aucune indication quant à sa localisation.

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Les médias d'opposition ont affirmé que Roman Protassevitch avait des traces sur le visage, ce qui laisserait présager, selon eux, de possibles mauvais traitements. "Voici à quoi ressemble Roman sous pression physique et morale", a écrit sur Twitter la figure de l'opposition en exil, Svetlana Tikhanovskaïa, dénonçant une vidéo diffusée par "les chaînes de propagande du régime". Par le passé, les autorités biélorusses ont déjà été accusées d'avoir diffusé des confessions de détenus obtenues sous la contrainte.

L'UE ferme son espace aérien aux avions biélorusses

Les dirigeants de l'UE ont décidé lundi soir de fermer leur espace aérien en Biélorussie et d'adopter un nouveau train de sanctions contre le régime d'Alexandre Loukachenko. Ils ont aussi recommandé aux compagnies européennes de contourner l'espace aérien de Biélorussie, a indiqué le porte-parole du président du Conseil européen Charles Michel. Ces mesures ont été approuvées rapidement. L'accord, préparé en amont par des consultations entre les capitales, a été annoncé deux heures après le début d'un sommet des Vingt-Sept organisé en présentiel sur deux journées à Bruxelles.

En conséquence, Air France a annoncé ce mardi matin de suspendre "jusqu'à nouvel ordre" le survol de l'espace aérien de la Biélorussie par ses appareils. "Les appareils déjà en route verront leur plan de vol modifié", a précisé la compagnie aérienne.

Londres et Kiev ont déjà mis sur liste noire l'espace aérien de cette ex-république soviétique et les compagnies Lufthansa, SAS et AirBaltic ont annoncé leur décision d'éviter son survol. Près de 2000 appareils effectuant des vols commerciaux empruntent chaque semaine l'espace aérien de la Biélorussie, a précisé l'organisation Eurocontrol. La compagnie biélorusse Belavia assure pour sa part une vingtaine de vols chaque jour au départ ou à destination d'aéroports de l'UE.

La réaction européenne "est à la hauteur de la gravité" des événements "absolument inacceptables, choquants, scandaleux", a déclaré le président du Conseil européen Charles Michel. "Nous ne tolérerons pas que l'on tente de jouer à la roulette russe avec la vie de civils innocents", a-t-il averti.

L'adoption rapide d'un nouveau paquet de sanctions ciblées contre des responsables du régime et des entités et l'examen de mesures économiques supplémentaires ont été réclamés par les dirigeants européens. L'UE a déjà inscrit sur sa liste noire 88 membres du régime, dont le président Alexandre Loukachenko, et sept entités.

L'Otan, qui veut, comme l'UE, une "enquête internationale", va réunir ce mardi ses ambassadeurs pour discuter de la situation. Son secrétaire général Jens Stoltenberg a fustigé "un incident grave et dangereux".

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Avant les annonces des dirigeants de l'UE, la Lituanie et la Lettonie avaient appelé les vols internationaux à ne plus passer par l'espace aérien biélorusse. Le président lituanien, Gitanas Nauseda, dont le pays a accordé le statut de réfugié à Roman Protassevitch, a quant à lui accusé le régime de Loukachenko d'avoir été derrière cet "acte abject". Le pays a aussi annoncé qu'il n'autoriserait aucun vol, ni vers ni depuis son territoire, traversant l'espace aérien biélorusse. En Pologne, qui est aussi un pays frontalier avec la Biélorussie et a pointé un "acte de terrorisme d'Etat", le Premier ministre Mateusz Morawiecki avait indiqué qu'il allait lui aussi exhorter l'UE à interdire tous les vols à destination et en provenance du pays.

Les Etats-Unis ont de leur côté demandé la libération de l'opposant et "condamné fermement le détournement forcé d'un vol entre deux Etats membres de l'UE, et l'exfiltration puis l'arrestation qui ont suivi du journaliste Roman Protassevitch à Minsk. Nous exigeons sa libération immédiate", a déclaré le secrétaire d'Etat américain, Antony Blinken, dans un communiqué.

La Biélorussie a assuré lundi avoir agi dans la légalité, rejetant les accusations des Européens. La Russie a pour sa part jugé "raisonnable" l'approche de la Biélorussie. Le ministère biélorusse des Affaires étrangères a fait part lundi de sa "volonté (...) de suivre toutes les règles internationales, de garantir une transparence totale, y compris d'accueillir, si nécessaire, des experts internationaux, a déclaré Sergueï Lavrov, le chef de la diplomatie russe. C'est une approche tout à fait raisonnable".

Une contestation biélorusse un peu plus étouffée

A l'été et à l'automne derniers, Alexandre Loukachenko a été confronté à mouvement de contestation historique ayant rassemblé pendant plusieurs semaines des dizaines de milliers de personnes à Minsk et dans d'autres villes, une mobilisation énorme pour un pays d'à peine 9,5 millions d'habitants.

Mais la protestation s'est progressivement essoufflée face à des arrestations massives, des violences policières ayant fait au moins quatre morts, un harcèlement judiciaire permanent et de lourdes peines de prison infligées à des militants et à des journalistes.

L'arrestation du militant a été immédiatement condamnée par la figure de l'opposition en exil en Lituanie, Svetlana Tikhanovskaïa. Sur Twitter, elle a souligné qu'il encourait "la peine de mort", que la Biélorussie est la dernière en Europe à appliquer.