En novembre, la brutale reconquête par l'Azerbaïdjan de territoires qui lui appartenaient légalement est venue nous rappeler, une nouvelle fois, que la guerre n'avait pas disparu de l'espace européen. Mais cet éternel "retour de la guerre" masque une tendance plus profonde : ce qui semble être une lente extinction, sur la plus grande partie de la planète, du conflit armé comme mode normal de règlement des différends entre groupes humains.

Soyons clairs : les experts s'écharpent sur l'ampleur et parfois sur la réalité même du phénomène. Il est vrai que tout dépend des critères que l'on utilise, des dates de référence, etc. Par exemple, qu'appelle-t-on exactement une guerre ? On se réfère généralement au nombre de victimes au combat dans une année donnée pour qualifier l'intensité d'un différend armé. Mais, selon que l'on utilise le seuil de 25, de 100 ou de 1000 morts, les statistiques vont être très différentes. Et quelle doit être la période de référence ? 1990 ? 1945 ? 1815 ? Les commencements de la civilisation ? Le choix opéré entraîne des conséquences différentes sur les tendances.

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Les statisticiens apportent leur contribution : Nassim Nicholas Taleb - l'homme du Cygne noir - est particulièrement remonté contre l'idée, popularisée notamment par Steven Pinker (La Part d'ange en nous, 2011), selon laquelle la guerre et, plus généralement, la violence physique, n'ont cessé de décroître jusqu'à nos jours. Selon Taleb, il s'agit d'une illusion statistique.

Moins de guerres, et des guerres qui tuent de moins en moins

Il n'empêche : les données issues des principaux centres comptabilisant les conflits depuis 1945 (soit plus ou moins 300, selon les modes de calcul) permettent de discerner quelques tendances guère discutables. Premièrement, il y a moins de guerres aujourd'hui qu'au temps de la guerre froide, qui voyait les deux blocs s'affronter par combattants interposés (milices, mouvements de libération...). Deuxièmement, en proportion de la population mondiale, les guerres tuent de moins en moins. Troisièmement, la guerre traditionnelle entre Etats a quasiment disparu : dans les vingt dernières années, on comptabilise dans cette catégorie Inde-Pakistan, Ethiopie-Erythrée, Iran-Israël, Arménie-Azerbaïdjan.

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Ainsi, les conflits contemporains sont-ils principalement internes, y compris du fait du terrorisme : en 2019, avec plus de 30 000 morts, l'Afghanistan concentrait à lui seul 60 % du total des victimes de l'année. Ces évolutions ont des causes diverses : développement de la démocratie et des normes de non-recours à la violence armée ; progrès de l'hygiène et de la médecine ; augmentation considérable du nombre d'Etats (décolonisation, indépendances...).

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Il reste la question centrale du conflit entre grandes puissances, autrement dit, de la "grande guerre", celle que nous n'avons pas connue depuis soixante-quinze ans (ou soixante-dix, si l'on considère que la guerre de Corée relève de cette catégorie). Et, sur ce point, deux visions très différentes s'affrontent. L'une, prudente, suggère que les "hyperconflits" étant très rares dans l'Histoire - puisqu'il y a une relation statistique (loi de puissance) entre l'intensité d'un conflit et sa fréquence -, une telle période n'est pas exceptionnelle au regard des siècles précédents. Pour certains experts de cette école, il faudra au moins encore cent ans pour valider la théorie de la "Longue Paix".

L'autre, plus optimiste, estime que l'absence de conflit ouvert entre "grands" du moment est une rupture historique. Elle s'expliquerait notamment par l'interdépendance économique, qui rendrait la guerre moins rentable et plus coûteuse, et par les armes nucléaires, qui généreraient une "peur de la guerre". Voilà pourquoi, notamment, la crainte d'une grande guerre entre l'Amérique et la Chine serait surévaluée.