ÉPISODE 1 : Où comment, pour comprendre l'Algérie d'aujourd'hui, il faut raconter Bouteflika. Et pour comprendre Bouteflika, il faut raconter l'Algérie
L'homme est une énigme, un intrus dans le paysage haut en couleur des chefs d'État africains. Depuis qu'il a été foudroyé par un AVC en 2013, les rares images de ses sorties officielles offrent un spectacle désastreux. La bouche ouverte, l'oeil hagard, le président est vissé sur une chaise roulante, comme momifié, ironisent certains de ses opposants. Il ne faut pas s'y tromper. Ce vieux monsieur de 1,59 mètre, même diminué, tient encore fermement en main les rênes de l'Algérie, l'un des pays les plus difficiles à gouverner au monde.
Explorer les arcanes de son pouvoir oblige à identifier les personnalités clefs du pays. Soupeser leur influence et décrypter leurs entourages. Un travail minutieux, délicat, explosif, en raison de l'histoire tourmentée de l'Algérie. L'administration algérienne porte toujours les traces de sa reconstruction hâtive après le départ des fonctionnaires français. La coopération avec les Soviétiques, puis l'alliance avec les puissances régionales à la grande époque du nationalisme arabe compliquent encore la tâche de l'observateur.

Depuis son AVC en 2013, le président Abdelaziz Bouteflika est très diminué physiquement. Ici, en novembre 2017 à Alger.
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Après des semaines d'enquête, les contours d'une insaisissable "nomenklatura" finissent par se dessiner. Composée de militaires, d'agents des renseignements, d'anciens combattants de l'indépendance et de grandes familles, cette haute société politique est le terrain d'un intense jeu d'influences. Une sorte de cour qui obéit à ses propres règles informelles.
Abdelaziz Bouteflika en a découvert les rouages. Il en détient les clefs. Habile diplomate, il a écarté un à un ses rivaux. Opportuniste, il s'appuie sans cesse sur le roman national de l'indépendance pour conforter sa légitimité. Parrain du cartel qui se partage le pouvoir, il a multiplié et rompu les alliances avec les barons et les grands-ducs locaux. Pour cela, il a réussi à écarter les personnalités les plus puissantes, même celles que les observateurs initiés qualifiaient d'indéboulonnables. Président élu depuis 1999, il est le sommet d'un système opaque et impénétrable dont il a su se rendre maître.
ÉPISODE 2 : Où comment le brillant "diplomate révolutionnaire" est devenu un président tout-puissant
Nous sommes à quelques jours de Noël en 1975. Les regards du monde entier sont rivés sur un avion de ligne qui survole la Méditerranée. À son bord, les représentants de pays exportateurs de pétrole, certains sont ministres, ont le visage blanchi par la terreur. Ils ont été pris en otages à Vienne par un commando de trois personnes. À leur tête, le célèbre Ilich Ramirez Sanchez, dit Carlos. L'affaire est mal engagée. Trois morts et huit blessés ont fait fléchir les autorités autrichiennes. Le commando a obtenu de rejoindre l'aéroport de Vienne. L'un des terroristes, Hans-Joachim Klein, grièvement blessé par une balle dans le ventre, a été pris en charge par un hôpital autrichien contre la libération de quelques otages.
Avant de décoller, Carlos exige que son compagnon de lutte soit embarqué à bord du DC-9, piloté par un homme de Mouammar Kadhafi. Il veut rejoindre Tripoli, la capitale libyenne. Mais l'état de Klein ne lui permet pas d'aller si loin. Il faut changer de plan. Après d'intenses tractations, l'avion se pose à Alger. Une ambulance évacue le terroriste allemand blessé. Au pied de l'appareil, un comité d'officiels algériens se présente pour négocier. Au premier rang d'entre eux, Bouteflika, un petit homme, oeil vif, moustache fournie impeccablement peignée, a une dégaine de gangster. Il est le ministre des Affaires étrangères et l'un des plus proches du président Houari Boumediene. La suite de l'histoire est connue.
Un coup de force magistral
Dans un salon VIP de l'aéroport, Bouteflika et Carlos négocient la libération d'un autre nouveau groupe d'otages. L'avion redécolle ensuite direction Tripoli, pour finalement revenir à Alger, où Carlos obtient l'asile politique. En ce mois de novembre 2018, le récit que nous livre Hans-Joachim Klein de l'épisode confirme le rôle central du chef de la diplomatie algérienne. Le 24 ou le 25 décembre, à sa sortie de l'hôpital Mustapha-Pacha, le terroriste allemand repenti ne comprend pas grand-chose aux conversations qui l'entourent. Il ne parle ni anglais, ni français et encore moins l'arabe. Mais il se souvient en revanche nettement des tractations et des "magouilles" entre Bouteflika et Carlos.
Le commando déjeune avec le ministre Bouteflika. Ce dernier installera ensuite Carlos dans une superbe villa, celle qui avait accueilli le ministre vietnamien Võ Nguyên Giáp. Plus tard, Klein dit se souvenir que le chef des services de sécurité algériens ne quittait pas d'une semelle Carlos, allant jusqu'à accompagner la petite bande de terroristes lors de leur départ pour la Libye. La conclusion heureuse de la prise d'otages est saluée dans le monde entier. Pour Bouteflika, le coup de force est magistral. Il est celui qui a orchestré les négociations qui ont sauvé la vie des otages. Son prestige naissant en sort renforcé.

Ministre des affaires étrangères de l'Algérie, Abdelaziz Bouteflika répond aux questions de journalistes à sa sortie de l'Elysée le 18 septembre 1970.
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L'année précédente, en 1974, à 37 ans, Bouteflika a été élu président de la 29e session de l'Assemblée générale des Nations unies à Washington. Durant cette session très particulière, l'Afrique du Sud, qui pratique alors l'apartheid, est exclue du concert des nations. Un fait d'armes diplomatique que le jeune diplomate algérien s'est empressé de mettre à son crédit.
Puis il installera avec brio son pays en position de porte-parole des États non alignés durant la guerre froide. De toute part, on l'applaudit. Car, dans le même temps, l'Algérie est devenue une interface privilégiée pour la diplomatie américaine. Les rendez-vous s'enchaînent avec les "Yankees", permettant à ces derniers d'évaluer le "poids" et les intentions de l'Union soviétique. Washington tient à entretenir des relations cordiales avec l'Algérie pour éviter que le pays et ses alliés ne tombent pour toujours dans les bras de Moscou. L'Algérie finance, arme et entraîne les groupes révolutionnaires du monde entier. Sans jamais que les États-Unis n'en tiennent rigueur au pays. Les centaines de câbles diplomatiques publiés par WikiLeaks à partir de 2010 démontrent que la relation algéro-américaine a été soutenue mais toujours ambiguë.
Au coeur des dossiers les plus chauds
Une scène illustre bien l'aura grandissante du jeune ministre des Affaires étrangère à cette époque. Elle se déroule en décembre 1975 à Paris lors d'un rendez-vous officiel avec Henry Kissinger. Le secrétaire d'État américain aperçoit en premier Abdelaziz Bouteflika dans les couloirs de la résidence américaine, rue du Faubourg-Saint-Honoré. La familiarité entre les deux hommes est déconcertante. "Enfant terrible !" lance Kissinger à son homologue algérien, d'après un document officiel déclassifié. Puis, s'adressant à haute voix à son traducteur, l'Américain se moque. "Quand je l'ai rencontré, il était révolutionnaire. Maintenant, c'est un diplomate révolutionnaire." Piqué au vif, Bouteflika rétorque : "C'est indispensable à certains stades de sa vie, quand on voit que certains ne comprennent que la langue de bois."
Ces échanges sont précieux pour saisir l'originalité de l'action d'Abdelaziz Bouteflika au confluent des équilibres internationaux de l'époque. Au coeur des dossiers les plus chauds, il plaide la cause des Arabes et des non-alignés sur le dossier palestinien, l'Angola ou le Sahara occidental. Il fustige, entre deux rires, l'impérialisme des Français et assure que les États-Unis pourraient gagner en influence en Angola en finançant des factions armées. Au détour d'une phrase, il se fait comploteur et glisse à son interlocuteur américain : "Si vous avez un problème avec Cuba, le Vietnam ou le Cambodge, nous serions très heureux de vous aider, discrètement..."

Rencontre de Houari Boumediene (D) avec le colonel Mouammar el Kadhafi (C), président du Conseil de Commandement de la Révolution Libyenne, en présence du ministre des Affaires étrangères, Abdelaziz Bouteflika (G) le 29 décembre 1975.
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L'Algérien est au sommet du monde. Il en dégringolera trois années plus tard, à la mort de Houari Boumediene. Une maladie fulgurante emporte son protecteur. Bouteflika est petit à petit écarté du pouvoir. Lui qui a perdu jeune son père devient orphelin politiquement. Depuis la fin des années 1950, il a grimpé dans l'ombre de Boumediene, son père putatif. Il s'est engagé à ses côtés dans l'"armée des frontières" (des unités du FLN situées aux extrémités ouest et est du pays), au sein de ce qui deviendra le puissant clan d'Oujda (ville-frontière du Maroc).
Il l'a suivi au gouvernement. Et voici le jeune loup stoppé net dans son ascension fulgurante. Lui qui s'imaginait reprendre les rênes du pouvoir finit sali par une affaire de détournement de fonds. La traversée du désert dure près de deux décennies. Il saura patienter. Il refuse une première sollicitation au milieu des années noires du terrorisme - l'interruption des élections législatives de 1991 et l'interdiction du Front islamique du salut ont alors plongé le pays dans une guerre civile meurtrière. Quand il revient, en 1998, c'est pour occuper la plus haute fonction du pays, la présidence. Et, cette fois, il est bien décidé à ne plus jamais chuter.
ÉPISODE 3 : Où comment Abdelaziz Bouteflika est sorti vainqueur de la guerre des clans en Algérie
Fin des années 1990, ce sont les hommes forts du pouvoir algérien qui sont allés chercher Abdelaziz Bouteflika. L'ancien ministre partageait sa vie entre les Émirats arabes unis - où il conseillait la famille régnante - et la France. Le petit homme accepte de revenir. Mais c'est en position de faiblesse politique qu'il est catapulté à la présidentielle. Il se présente avec l'étiquette de candidat de l'armée. Devant cette parodie de démocratie, la plupart des candidats crédibles se désistent.
Bouteflika est élu président à la suite d'un scrutin peu légitime, défiguré par les grossières manipulations de l'armée et des services qui veulent faire croire à une transition démocratique. A l'époque, le pays est tenu par un quatuor de généraux rendus invincibles par les horreurs de la "décennie noire" de la guerre civile. Liamine Zeroual, Mohamed Betchine, Mohamed Mediene, dit "Toufik", Mohamed Lamari sont devenus tout-puissants depuis qu'ils ont maté l'islamisme et ses factions terroristes. L'armée et les terribles services secrets de la Direction du renseignement et de la sécurité (DRS) contrôlent tout. Conscients de leur force mais aussi de leur mauvaise image, ils cherchent en Abdelaziz Bouteflika un habillage civil pour le pouvoir algérien. Un pantin politique qu'ils dirigeraient à leur guise.
Son nom donnait la chair de poule
Loin de se satisfaire de cette place de "marionnette", le nouveau président engage une redoutable partie d'échecs avec les hommes forts du régime. Il organise peu à peu, depuis l'intérieur du palais présidentiel, une sorte de coup d'État civil aux dépens des forces sécuritaires. Du jamais-vu dans l'histoire des États autoritaires.
Un des proches de la première heure de Bouteflika nous a confié les secrets de cet incroyable tour de force. Cet "enfant du sérail" a requis l'anonymat, à l'instar de toutes les personnes rencontrées pour parler du pouvoir algérien. Selon lui, la société algérienne, marquée par la colonisation, la révolution, puis les années noires du terrorisme, s'est construite sur "le mythe et le secret". L'opacité des institutions et des centres de décision facilite l'émergence d'une mythologie du pouvoir. Des formules simples, satisfaisantes pour l'opinion, expliquent ce que l'on ne comprend pas. Et il faut un long travail pour remettre en question certains de ces dogmes bien installés.
L'exemple le plus parlant est certainement celui de Mohamed "Toufik" Mediene, patron de la DRS. Pendant des années, la seule évocation de son nom donnait la chair de poule à l'Algérie. Lunettes épaisses de myope et d'apparence tout à fait banale, l'ancien général des services algériens est loin du cliché du maître espion arabe.

Manifestation le 15 mars 2014 à Alger contre la candidature d'Abdelaziz Bouteflika à l'élection présidentielle
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Ni moustache, ni lunettes noires, son image mythique n'avait pas besoin d'apparat pour susciter la crainte. Durant les années 1990, la DRS surveille, arrête, torture - parfois à mort - des dizaines d'islamistes sans que la justice intervienne. Un État dans l'État qui fait du général Toufik l'homme le plus puissant d'Algérie, au moment où Abdelaziz Bouteflika devient président. Le nouvel élu se plaint de cette situation devant ses visiteurs étrangers. Retrouvant les accents du "diplomate révolutionnaire" de sa jeunesse, il maudit son impuissance face à Toufik. Il a ainsi confié à l'un de nos interlocuteurs qu'il ne pouvait nommer le moindre ministre sans l'autorisation de Toufik. De plus, ce dernier s'oppose à un quatrième mandat de Bouteflika.
Dans un premier temps, Abdelaziz Bouteflika prend le contrôle du parti historique, le Front de libération nationale (FLN). Ensuite, il sème la graine de la révolte en 2004 en nommant le général Ahmed Gaïd Salah à la tête de l'armée. La montée en puissance d'une personnalité de l'armée pour fragiliser les services de renseignements va prendre du temps. Mais elle va bouleverser les équilibres du pouvoir algérien. Car plus Ahmed Gaïd Salah s'impose en nouvel homme fort de l'appareil sécuritaire, plus la présidence s'émancipe du DRS. Sans ambition politique tant qu'Abdelaziz Bouteflika est président, le chef d'état-major ne se pose pas en concurrent pour le pouvoir.
Éliminer tous les obstacles à son pouvoir
En 2013, juste avant le quatrième mandat présidentiel, il est nommé vice-ministre de la Défense. L'année suivante, l'opération Toufik est lancée. L'aura du patron du DRS pâlit, minée par des attaques politiques rondement menées. C'est le secrétaire général du FLN, Amar Saadani, qui s'en charge. Après l'atroce assassinat des moines de Tibhirine, il fustige, dans les médias locaux, la DRS pour son incapacité à protéger l'Algérie et son président. Comble de l'insolence, il demande la démission du général Toufik. Quelques mois plus tard, en 2015, le patron de la DRS est brusquement mis à la retraite. La carte du FLN jouée contre la DRS donne les coudées franches au président. Il va s'en servir pour éliminer tous les obstacles.
Mai 2018. Saisie record de 701 kilos de cocaïne dans le port d'Oran. Ce sont les gendarmes et la Marine qui s'emparent de la cargaison. La police a été tenue à l'écart parce qu'il s'agit en réalité d'une opération de déstabilisation politique machiavélique.
Tout a commencé quelques jours plus tôt, à Madrid. L'ambassade algérienne est contactée par la représentation diplomatique américaine. Les agents de la Drug Enforcement Administration (DEA) révèlent à l'attaché militaire algérien l'arrivée prochaine à Oran d'une cargaison de drogue en provenance du Brésil. Le représentant algérien envoie alors deux télex à Alger, nous confirme une source autorisée. L'un part en direction du chef de la police, le général Abdelghani Hamel, l'autre est destiné au vice-ministre de la Défense, Ahmed Gaïd Salah.

Algérie: la police empêche une manifestation en opposition à Bouteflika
© / afp
Le premier reste impassible. Le second lance ses hommes à l'assaut de la cargaison. Très vite, le commanditaire de la livraison de cocaïne est identifié. Il s'agit de l'homme d'affaires algérien Kamel Chikhi, dit Kamel le Boucher, qui a fait fortune dans la viande et l'immobilier. C'est un trafiquant de drogue influent qui s'est assuré le soutien d'hommes puissants par la corruption et diverses compromissions. Maître chanteur, il aurait filmé et enregistré plusieurs personnalités haut placées pour s'assurer de leur soutien. Assurance-vie pour un voyou qui craint d'être dénoncé par plus retors que lui.
Les dignitaires du régime ne sont guère surpris quand, quelques semaines plus tard, l'affaire de la cocaïne éclabousse le patron de la police, Abdelghani Hamel. Ce dernier tombe, première victime d'une purge qui engloutira la poignée de généraux dont il est proche. Immédiatement, il est remplacé par l'éternel soutien de la présidence, le militaire Ahmed Gaïd Salah.
Il est à noter qu'Abdelghani Hamel, soutenu par de puissants réseaux en Europe et aux États-Unis, était considéré comme un des hommes clefs du futur algérien. Son départ renforce le pacte tacite conclut entre Bouteflika et l'état-major de l'armée algérienne. Tout est politique en Algérie. Même la cocaïne.
ÉPISODE 4 : Où l'on entre dans l'intimité des mariages algériens pour découvrir le pouvoir de Saïd, frère du président
Selon un fin connaisseur du pays, il faut assister à un mariage de la haute société pour comprendre le fonctionnement du pouvoir en Algérie. La place des femmes est déterminante pour faire circuler les informations. Un protocole digne d'une cour médiévale. Ces mariages sont une vitrine où l'on peut observer l'élite d'un pays qui n'a jamais laissé émerger de haute fonction publique ou de milieu culturel. Pour y peser, il faut être un ancien combattant de l'indépendance, un haut gradé de l'armée, un représentant d'une confrérie religieuse ou être issu d'une grande famille du milieu des affaires.
C'est un indéchiffrable ballet où le pouvoir se joue à l'aide d'alliances géographiques, de connivences et d'intérêts partagés. Abdelaziz Bouteflika excelle à naviguer dans les eaux troubles de ces courtisaneries. Il est l'incarnation de la "concorde civile", cette grande réconciliation nationale qui a suivi les horreurs de la guerre intestine des années 1990. Intelligemment, il a su transformer ce statut de pacificateur national en source de pouvoir absolu.
Pour lui, la famille est sacrée
Comme dans un système clanique, le président sert les siens en premier et multiplie les nominations en ce sens. Au premier rang de ses obligés, les personnalités issues comme lui du clan d'Oujda, c'est-à-dire de l'ancienne armée de libération de l'ouest du pays. En parallèle, il tient à coups de privilèges le FLN, mais aussi les confréries coraniques, qui permettent un utile maillage du territoire. Rien n'est laissé au hasard par le président. Car celui qui a connu les Nations unies en période de guerre froide, les coulisses des négociations israélo-palestiniennes à l'époque où Anouar el-Sadate est président d'Egypte et Hafez el-Assad de la Syrie, est armé pour gérer au mieux cette géopolitique algérienne souterraine.
Le ballet des ombres mené autour de la présidence a donné naissance à un nouveau clan, celui des Bouteflika. Pour Abdelaziz, la famille est sacrée. L'attachement à sa mère, Mansouriah, revenait d'ailleurs régulièrement dans les entretiens officiels. Le président, aîné d'une fratrie de neuf membres, n'a jamais eu d'enfants. Il a joué le rôle du père dès la mort du sien auprès de ses frères et soeurs. Il a changé le destin de sa famille en devenant une personnalité. Alors que ses parents sont des Algériens modestes, les descendants Bouteflika se sont "notabilisés".

Le frère et conseiller du président, Saïd Bouteflika est devenu l'homme fort du régime. À sa droite, le premier ministre algérien, Ahmed Ouyahia.
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Installée à Oujda, au Maroc, Mansouriah Bouteflika tenait un modeste hammam. Ses enfants sont devenus avocat, médecin, sage-femme, secrétaire ministériel, professeur d'université et président de la République. De ses quatre frères, de sa soeur et de ses trois demi-soeurs, Abdelaziz prend un soin tout particulier depuis qu'il est devenu président. Trois l'ont suivi à la présidence. Zhor, sa soeur sage-femme de formation, Mustapha, médecin mort en 2010, et le mystérieux Saïd, devenu conseiller spécial à la présidence. Ce dernier est aujourd'hui au coeur du mystère algérien.
Docteur en informatique, syndicaliste et universitaire, Saïd a un look de prof gauchiste, tendance trotskiste. Étudiant modeste à Paris dans les années 1980-1990, il prend de la distance avec les milieux militants lorsque son frère est élu. Dès 1999, il est nommé à la présidence comme chargé de l'informatique. Peu d'observateurs imaginaient alors qu'il deviendrait aussi redoutable. A l'image de son frère, il fait sauter un à un ses concurrents pour devenir conseiller spécial. Dans les faits, il occupe la fonction d'un "supersecrétaire de la présidence", qui agit et décide au nom du président. Il est la courroie de transmission entre le pouvoir présidentiel et le monde des affaires.
Tous les business sensibles passent par lui avant d'atteindre son frère. Les rares personnalités françaises qui continuent de visiter la présidence ont affaire directement à lui. C'est notamment le cas de Yamina Benguigui, l'ancienne ministre française déléguée à la Francophonie de 2012 à 2014. Fin octobre, plusieurs sources nous ont d'ailleurs confirmé sa présence à Alger. Officiellement rangée de la politique, elle y était avec les actrices Isabelle Adjani, Maïwenn et Rachida Brakni pour commencer le tournage d'un film en partie financé en Algérie.
Le pétrole finance les institutions.
Saïd Bouteflika est sur tous les fronts. Déjà, en 2008, un rapport officiel parlait de son rôle clef dans la gestion des affaires de son frère. Une fois encore, c'est WikiLeaks qui fait fuiter ce document confidentiel citant l'ancien ambassadeur français à Alger en janvier 2008, Bernard Bajolet, futur patron de la DGSE sous François Hollande. Il y a dix ans déjà, ce dernier déplorait auprès de ses homologues américains le problème de corruption remontant "jusqu'aux frères Bouteflika" et leurs conséquences néfastes sur l'économie locale. Une confidence qui confirme l'importance, de notoriété publique, de Saïd dans les relations avec le patronat algérien. L'essentiel de l'économie algérienne se résume à un principe simple. Le pétrole finance les institutions et la construction d'infrastructures dont les projets sont confiés à des groupes choisis selon leurs affiliations politico-claniques.
La sphère économique algérienne est donc sous la coupe directe du pouvoir politique ou militaire, comme en témoigne le millionnaire Ali Haddad, patron du Forum des chefs d'entreprise (FCE). Cette figure bien connue en France, un temps proche d'Arnaud Montebourg, investit en Europe, notamment dans le bâtiment et l'hôtellerie. Lorsqu'en 2018 il annonce vouloir transformer son forum patronal en syndicat, il est très vite recadré par la présidence. Cette ambition avait été identifiée comme une velléité politique inacceptable, explique une source du sérai. Au moment où l'Algérie se tend à la perspective d'un éventuel cinquième mandat d'Abdelaziz Bouteflika, chaque tête qui dépasse risque de finir dans un panier.

Abdelaziz Bouteflika accueille le secrétaire général du Parti Socialiste, François Hollande en visite officielle en Algérie (2006).
© / L'Express
ÉPISODE 5 : Où le président Abdelaziz Bouteflika néglige la jeunesse de son pays et la diaspora algérienne
Depuis des mois, Abdelaziz Bouteflika n'était conscient que quelques heures par jour. Le reste du temps, il était terrassé par un régime médicamenteux intensif. La résidence de Zéralda, dans la banlieue ouest d'Alger, est devenue un hôpital particulier. Le vieil homme de 81 ans y subit de lourds traitements à répétition, espérant grignoter de précieux mois de vie et de pouvoir supplémentaires.
Selon des sources sécuritaires, sa santé est dorénavant prise en charge par des professionnels chinois, dont les méthodes sont censées être plus douces. Aux dernières nouvelles, le président algérien était accroché à une poulie pour être trempé dans une piscine adaptée. A l'image du pouvoir algérien, sclérosé, paralysé à l'idée du moindre changement.
La vie politique algérienne s'étale dans toute son absurdité
Tous les mois, c'est le même numéro. La présidence organise une sortie officielle du président. Le chef d'État est exposé dans son fauteuil roulant ou sur un siège d'apparat pour recevoir un hôte officiel. Il doit faire taire les rumeurs. Il faut montrer qu'il est toujours en vie, qu'il exerce toujours ses fonctions. Le résultat est aux antipodes de l'effet souhaité. Car la vérité saute aux yeux. Son état de santé est catastrophique. Lors de la dernière mise en scène, le 1er novembre 2018, la presse locale a qualifié la situation de "coup d'État médical". Le vieil homme écrasé dans son fauteuil, tenu par une ceinture à la taille, n'est plus que l'ombre de ce qu'il était.
Les montages de propagande n'y peuvent rien. Au rythme de ces tristes images, la vie politique algérienne de ces derniers mois s'étale dans toute son absurdité. Les déclarations officielles du FLN en faveur d'une candidature pour un cinquième mandat à la présidence ont achevé de désespérer les militants de l'alternance politique. Un immobilisme inquiétant qui consiste à couper l'herbe sous le pied de toute autre candidature pour la présidentielle d'avril 2019. Cet automne, c'est à l'Assemblée populaire nationale que la bataille politique s'est déplacée. Une lutte a abouti à l'élection d'un nouveau président d'Assemblée alors que l'ancien n'avait toujours pas démissionné. Comme pour tester la volonté de demeurer au pouvoir du président, ce mouvement a débouché sur une déclaration officielle du FLN en faveur d'un cinquième mandat de Bouteflika.

Les vidéos anti-Bouteflika foisonnent sur le net. Capture d'écran/Kamel Labiad
© / Capture d'écran/Kamel Labiad
Comment ce pays pourrait-il avancer quand, à sa tête, cinquante-six ans après son indépendance, Bouteflika et le parti au pouvoir le maintiennent bloqué dans son roman national anticolonialiste. Les anciens de la révolution, croulants sous les années et l'embourgeoisement politique, continuent à s'accrocher à cette légitimité historique pour garder les commandes. Dans cette instrumentalisation politique de la mémoire, les rapports avec la France restent tendus et biaisés.
À chaque opportunité de rapprochement avec Paris, Alger a trouvé un prétexte pour envenimer les relations diplomatiques. Dans les années 2000, Jacques Chirac et Abdelaziz Bouteflika vivent une lune de miel. Elle prendra fin lorsque le Parlement français se déchirera au sujet de la colonisation et de ses effets bénéfiques supposés. Nicolas Sarkozy se rend en Algérie en 2011 et, dès son retour, reçoit ostensiblement des représentants des combattants rapatriés à Paris. Fureur à Alger. En 2017, le candidat Emmanuel Macron dénonce la colonisation comme un crime contre l'humanité. Puis il s'insurge contre le "système de la torture" dont a été victime le communiste Maurice Audin. Mais c'est pour annoncer, quelques jours plus tard, qu'il prépare un geste d'ampleur en faveur des harkis. Initiative qui irrite Alger au plus haut point.
Des politiques français en quête des suffrages "beurs"
Bouteflika, l'homme de la réconciliation par la "concorde civile" après les milliers de morts des années noires du terrorisme, n'a eu de cesse de raviver les tensions mémorielles de la guerre d'indépendance. La simple évocation de son nom continue à susciter des larmes de colère dans la voix des pieds-noirs. Il y a une autre raison aux silences gênés des officiels français lorsque l'on parle d'Algérie. Comme Washington, Paris redoute une déstabilisation du pays. Avec son armée et sa technostructure, l'Algérie est un gage de stabilité face à l'instabilité des voisins lybien ou malien.
Les rapports entre la France et l'Algérie restent empoisonnés par l'histoire de l'indépendance. A cet égard, Abdelaziz Bouteflika sait qu'il est en position de force. Il a reçu, avant leur élection à l'Elysée, les trois derniers présidents de la République française. La visite à Alger est une obligation pour les politiques en quête de suffrages "beurs". En revanche, côté algérien, la classe politique continue à pousser ses rengaines anti-impérialistes. Ce qui n'empêche pas les personnalités du FLN de passer leurs vieux jours dans les hôpitaux parisiens, où ils s'éteignent un à un.
La France n'a plus d'influence en Algérie mais continue à être scrutée d'Alger. Le moindre mot de travers d'une personnalité politique française fait la Une de tous les journaux locaux. Par cette duplicité policée qui le caractérise, Abdelaziz Bouteflika incarne bien ce paradoxe algérien. A ses interlocuteurs officiels, il aime rappeler qu'il est lui-même né français.
Lors de sa visite en 2013,François Hollande est accompagné de l'ancien député de Seine-Saint-Denis Razzy Hammadi, fils d'un commerçant algérien. Lorsque l'on en vient au sujet de la repentance, le président algérien montre du doigt le jeune politicien : "Quand je vois Razzy en votre compagnie, je me dis que la boucle est bouclée." Un trait d'esprit facile et un brin hypocrite. Car un simple coup d'oeil sur la vie politique algérienne montre le désintérêt chronique du pouvoir pour la jeunesse éduquée de son pays. Les classes moyenne et supérieure s'exilent à l'étranger à la recherche d'opportunités de carrière. Mais leur retour n'est pas encouragé.
Une loi interdit au binationaux les hautes fonctions de l'État algérien
En France, les cas sont pourtant légion d'hommes d'affaires, de chefs d'entreprise et d'avocats d'origine algérienne qui, en quelques générations, se sont sortis des ghettos fabriqués par l'immigration pour rejoindre les élites. Mais la plupart de ceux que nous avons rencontrés n'ont aucune relation d'affaires avec leur pays d'origine. S'ils investissent en Algérie, c'est à la marge, pour acheter des biens immobiliers ou soutenir les membres de leur famille élargie. Pour la plupart, c'est en France, aux États-Unis ou dans les pays de la péninsule Arabique qu'ils peuvent mener à bien leurs affaires. Les règles opaques, voire mafieuses, du secteur privé algérien sont, pour eux, un obstacle quasiment infranchissable.
Dans l'Hexagone, environ une dizaine de millions de personnes ont un lien familial ou civil avec l'Algérie. Un chiffre considérable lorsqu'il est rapporté aux 41 millions d'habitants que compte le pays. Cette diaspora est d'ailleurs communément appelée la " 7e wilaya " - en référence aux six zones géographiques qui constituaient le territoire pendant la guerre d'indépendance.
Plutôt que de s'appuyer sur cette dernière, le pouvoir algérien préfère les exclure de la vie locale. En 2017, une loi a carrément interdit aux binationaux les plus hautes fonctions de l'État. Et si l'ambassade algérienne à Paris vient de créer l'association Saint-Augustin pour essayer de gagner en influence auprès d'eux, la 7e wilaya n'entre pas dans le jeu économique algérien. Trop instable aux yeux des clans, obnubilés par l'opposition Est-Ouest héritée de la guerre. Voilà le triste héritage qu'Abdelaziz Bouteflika léguera à son pays : un système sclérosé de lutte intestine et clanique.
Le "diplomate révolutionnaire", soutenu par son clan, s'est accroché coûte que coûte à son pouvoir. Obnubilé par les guerres de couloirs et les combinaisons politiciennes, il s'est détourné des dossiers économiques les plus cruciaux. Maigre consolation : grâce à la rente pétrolière, il est parvenu à développer les infrastructures de son pays. Un point positif qui lui garantit encore une certaine popularité, malgré son état de santé, et qui rend possible l'obtention d'un cinquième mandat.
Deux décennies de stratagèmes et d'intrigues en font, une fois de plus, l'unique prétendant à sa succession. Le dernier représentant de l'anticolonialisme survit sous assistance respiratoire. Son pays aussi.
