Dans le premier numéro de L'Express de l'année 1992, consacré à la fin de l'URSS, Yves Cuau dresse le bilan du dernier président de l'Union soviétique. Selon lui, l'Histoire retiendra avant tout de Mikhaïl Gorbatchev, qu'à l'heure de la dislocation de l'URSS, il a refusé de faire couler le sang.
L'Express du 2 janvier 1992
Au revoir et merci !
Le nazisme avait disparu dans une apocalypse wagnérienne avec la chute de Berlin et le suicide de son Führer. L'autre grande idéologie totalitaire du siècle est morte paisiblement, en direct à la télévision, au soir du 25 décembre 1991.
Il est facile aujourd'hui de chipoter sur le rôle historique du premier et dernier président de l'URSS. Beaucoup de soviétologues rappellent, à juste titre, qu'il fut choisi par ses pairs pour sauver le régime et l'empire, et non pour les liquider. Qu'importe ! L'idée même d'une réforme du communisme par la glasnost et la perestroïka était extravagante, mais c'est bien Gorbatchev, et lui seul, qui a rendu la liberté à des centaines de millions d'hommes et de femmes, depuis le coeur de l'Europe jusqu'aux rivages du Pacifique.
Quel usage en feront-ils ? Il y aura sans doute demain bien des convulsions violentes, à l'intérieur de la nouvelle confédération comme dans certaines des anciennes démocraties populaires. Mais il faut s'émerveiller d'un événement inouï. L'effondrement de l'"empire du mal" s'est produit de manière presque pacifique. Il y eut, certes, des bavures sanglantes, des affrontements armés, de la Transcaucasie aux pays Baltes, du Kazakhstan à l'Azerbaïdjan. Mais, après plus de sept décennies d'impitoyable dictature, ils firent au total moins de morts que quelques week-ends d'accidents de la route en Occident. C'est un miracle. Cette agonie douce d'un régime haïssable, on la doit au seul Mikhaïl Gorbatchev. Il s'est lourdement trompé en pensant qu'il pouvait "moderniser" le marxisme-léninisme. Mais lorsqu'il a commencé à réaliser l'immensité de son erreur, il avait encore la force. Il ne s'en est pas servi, et il mérite à ce titre la reconnaissance du monde entier.

Mikhail Gorbachev s'apprête à parler à la télévision pour annoncer la dislocation de l'URSS, le 25 décembre 1991. AFP PHOTO TV/APH (Photo by TV GRAB / AFP)
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Il aura totalement sous-estimé la faillite de l'économie de son pays, la soif de liberté de ses compatriotes, la force des sentiments nationaux, et aussi la volonté de puissance de son ancien compère Boris Eltsine, sorti grand vainqueur du putsch manqué du mois d'août 1991. Tout cela est vrai, et le contraste fut saisissant entre l'indifférence de la rue à Moscou à l'annonce de sa démission attendue et l'émotion réelle souvent manifestée à l'étranger. Mais comment en eût-il été autrement ?
Les Allemands, les Polonais, les Tchèques et bien d'autres savent ce qu'ils doivent à Gorbatchev. La chute du mur de Berlin, la "révolution de velours" à Prague n'ont pas fait de victimes, alors que les divisions de l'Armée rouge étaient encore massivement présentes autour de ces capitales en état d'insurrection pacifique.
La méfiance devant certains excès de la "gorbimania" était légitime à l'Ouest après l'arrivée au Kremlin, en mars 1985, d'un homme dont le vieil apparatchik Gromyko disait lui-même qu'il avait des "dents d'acier". Dès l'été 1989, le doute n'était plus possible. Le réformateur illusoire s'était transformé en liquidateur de faillite non violente. Cette faillite, les compatriotes de Mikhaïl Gorbatchev la ressentent avec force dans tous les aspects de leur vie quotidienne : ravitaillement problématique, files d'attente interminables, effondrement de la monnaie nationale, relèvement demain, du prix de toutes les denrées de première nécessité. D'où leur indifférence envers le sort personnel de leur ancien président. A Washington, à Paris, à Londres ou à Bonn, on sait en revanche ce que l'on doit à "Gorby" : fin de la guerre froide, libération de l'Europe de l'Est, accords de désarmement, mais aussi soutien aux Etats de droit dans la guerre du Golfe et coparrainage de la conférence régionale de paix sur le Proche-Orient. Pour tout cela, au revoir et merci, monsieur Gorbatchev !
Ce serait justice que d'associer aujourd'hui deux hommes au bilan de son action. Le premier est son lointain prédécesseur de 1956, Nikita Khrouchtchev, aujourd'hui bien oublié. Avant de fracasser l'espoir en Hongrie et d'être chassé du pouvoir, il fut aussi l'auteur du fameux rapport secret sur les crimes de Staline au XXe Congrès du Parti. Gorbatchev, d'une certaine manière, est un Khrouchtchev qui serait allé jusqu'au bout de sa logique... Le second personnage dont le nom restera lié à celui de Gorbatchev est Ronald Reagan. C'est bien l'ancien président des Etats-Unis, si souvent traité avec une condescendance imbécile en Europe, qui a imposé le jet de l'éponge aux dirigeants soviétiques avec son projet de "guerre des étoiles" que l'URSS ne pouvait contrer sans accélérer sa marche inexorable vers le sous-développement. Le 1er janvier 1992 marque le début d'une année zéro pour la Russie moderne. Gorbatchev y jouera-t-il demain le rôle de chef de l'opposition ? Il se peut. Ce communiste dont l'honneur fut de se refuser à verser le sang restera longtemps une statue du Commandeur pour ses successeurs.
