Presque un mois après le début de l'attaque de Vladimir Poutine contre l'Ukraine, la Chine se refuse toujours à critiquer la Russie, après que les deux pays ont proclamé leur amitié "sans limite" aux derniers JO de Pékin. Le président chinois et son homologue russe partagent l'objectif "de façonner un nouvel ordre mondial où les Etats-Unis et leurs alliés seraient marginalisés, en tant que puissance militaire mais aussi en tant que démocraties", souligne Alice Ekman, chercheuse en charge de l'Asie à l'Institut des études de sécurité de l'Union européenne.
L'Express : L'invasion de l'Ukraine a beau être contraire au principe de respect de la souveraineté et de l'intégrité territoriale prôné par la Chine, celle-ci n'a pas condamné l'attaque à l'ONU et même réaffirmé que Moscou était son "plus grand partenaire stratégique". La Chine a-t-elle clairement choisi de s'aligner sur Moscou ou hésite-t-elle encore ?
Alice Ekman : Non, elle n'hésite pas. Son positionnement est aujourd'hui assez clair, et il n'a pas sensiblement évolué depuis le début de la guerre. Elle n'a jamais condamné l'invasion russe, ni les bombardements de civils. Il ne faut pas oublier que les relations Chine-Russie se sont renforcées de manière significative depuis l'annexion de la Crimée en 2014. Ce rapprochement avait souvent été interprété comme un simple "mariage de raison", pragmatique et de circonstance, limité à la coopération énergétique. Mais les deux pays ont également renforcé leur coopération militaire (conduite d'exercices militaires conjoints en mer Méditerranée, ou en mer Baltique, en mer de Chine méridionale, développement conjoint d'un système d'alerte antimissile).
Ils ont par ailleurs renforcé leur coordination au sein des Nations Unies et d'autres organisations multilatérales, telle que l'Organisation de Coopération de Shanghai. Ce rapprochement est cimenté par des relations personnelles privilégiées entre Vladimir Poutine et Xi Jinping, et surtout par des convergences conceptuelles et idéologiques majeures : les deux présidents partagent un très fort ressentiment envers l'Otan, les Etats-Unis et leurs alliés, ; et nourrissent l'objectif commun de façonner un nouvel ordre mondial où ces derniers seraient marginalisés, en tant que puissances militaires mais aussi en tant que démocraties.
La Chine ne prend-elle le risque de s'exposer à des sanctions ?
Le ministère chinois des Affaires étrangères a déclaré publiquement que la Chine continuerait à commercer normalement avec la Russie. Que ce soit à moyen ou long terme, Pékin n'envisage pas de réduire ses importations de pétrole et de gaz russe, qui resteront, assurément, massives. En ce sens, la position des autorités chinoises face aux sanctions diffère en ce sens grandement de celle des pays européens. Cela ne permettra pas à la Russie de compenser la baisse des exportations vers l'Europe, si celles-ci se matérialisent à terme, mais atténuera tout de même l'effet des sanctions.
Non seulement la Chine prend le risque de s'exposer à des sanctions secondaires, mais aussi, et plus généralement, de détériorer ses relations économiques avec ses premiers partenaires commerciaux, qui sont les Etats-Unis et l'Union européenne, de très loin devant la Russie. Compte tenu des rapports de force économiques en place, il serait rationnel d'anticiper un ajustement de la position de la Chine afin de ménager les relations avec ses premiers partenaires commerciaux. Mais le facteur économique n'est pas aujourd'hui celui qui guide en premier lieu son partenariat stratégique avec la Russie, ni son positionnement concernant la guerre en Ukraine. La rivalité sinoaméricaine est toujours très forte et structurante. Les divergences idéologiques sont très profondes, et se traduisent en divergences d'interprétation ou de réinterprétation des conflits. Nous sommes aujourd'hui dans deux visions diamétralement opposées de la guerre en Ukraine. La vision officielle chinoise - qui désigne l'Otan et les Etats-Unis comme premier responsable - converge beaucoup plus avec celle de Moscou qu'avec celle de Washington.
La Chine ne va-t-elle pas, tout de même, chercher à préserver ses liens économiques avec l'Occident ? Et, d'ailleurs, l'Occident osera-t-il la punir si elle franchit la ligne rouge ?
Les Etats-Unis, lors de la rencontre entre Jake Sullivan (le conseiller à la sécurité de Joe Biden) et Yang Jiechi (diplomate en chef du parti communiste chinois) à Rome, ont déjà menacé la Chine de lourdes sanctions dans le cas où Pékin renforcerait son soutien à la Russie. Mais la rencontre a apparemment tourné au dialogue de sourds : même l'ordre du jour a fait l'objet de divergences majeures - les Etats-Unis souhaitant aborder avant tout le dossier ukrainien, mettant en garde la Chine sur un renforcement éventuel du soutien à la Russie, la Chine abordant le dossier taïwanais, appelant les Etats-Unis à cesser les ventes d'armes. Et la Chine a menacé les Etats-Unis de contre-sanctions dans le cas où des sanctions secondaires américaines étaient mises en place.
La discussion ensuite entre Joe Biden et Xi Jinping la semaine dernière a confirmé des divergences de vues majeures. Depuis, la Chine n'a pris aucun engagement. Sans aucun doute, les Etats-Unis n'hésiteraient pas à appliquer de telles sanctions - Washington a déjà sanctionné par le passé des banques chinoises qui avaient continué d'opérer avec l'Iran ou la Corée du Nord. D'autres pays, tels que l'Australie, ont également indiqué qu'ils étaient disposés à appliquer des sanctions. Mais il ne faut pas oublier que la Chine fait déjà face à des sanctions commerciales et technologiques américaines, et que son objectif à moyen et long terme est de limiter au maximum sa dépendance au marché et produits américains, et occidentaux au sens large, notamment dans le secteur technologique - comme l'a affiché le 14e plan quinquennal publié en mars 2021 et couvrant la période 2021-2025. Les sanctions secondaires touchant la Chine auraient sans aucun doute un impact négatif sur l'économie chinoise à court terme, mais les autorités chinoises pourraient décider de chercher un maximum de moyens de contourner ces sanctions tout en accélérant la mise en place du 14e plan quinquennal, en espérant parvenir à renforcer à terme son autonomie dans les secteurs qu'elle considère comme stratégiques.
Assiste-t-on à la naissance d'une nouvelle guerre froide opposant d'un côté les Etats-Unis et leurs alliés et, de l'autre, un duo autocratique formé par la Chine et la Russie ?
L'analogie avec la guerre froide est en soi déjà dépassée, puisqu'une guerre au sens propre du terme est en cours. Toutefois, deux phénomènes se consolident ces dernières semaines et peuvent rappeler, dans une certaine mesure, certains aspects de la guerre froide : la bipolarisation croissante du monde, et la rivalité idéologique qui caractérise cette bipolarisation. Il est souvent souligné, notamment depuis l'organisation par l'administration Biden du "Sommet pour la démocratie" mais aussi de déclarations plus récentes sur la nécessité de défendre le monde libre, dont l'Ukraine fait partie, que les Etats-Unis et leurs alliés démocratiques conçoivent la rivalité avec la Chine et la Russie en termes de compétitions entre systèmes politiques.
C'est vrai, mais l'inverse l'est aussi : depuis 2013, la Chine du Xi Jinping a affiché publiquement et clairement son ambition de promouvoir son système politique à travers le monde et de rivaliser avec ceux des pays dits "capitalistes". Les médias chinois communiquent par ailleurs très régulièrement sur le "déclin" présumé de "l'Occident", de ses valeurs, de son mode de vie. Jamais depuis Mao Zedong la diplomatie chinoise n'a été aussi virulente contre "l'Occident".
