Spécialiste du Parti communiste chinois (PCC) à l'université de Hongkong et auteur de nombreux ouvrages, Willy Lam, qui couvrit le mouvement de la place Tiananmen en 1989 pour le quotidien hongkongais South China Morning Post, dont il démissionna en 2000 afin de protester contre la censure, est l'un des plus fins analystes des arcanes du pouvoir à Pékin. De plus en plus menacé en raison de sa liberté de parole, depuis la reprise en main de Hongkong par le pouvoir central chinois à l'été 2020, il se livre auprès de L'Express à un exercice de prospective, alors que Xi Jinping vient de se voir attribuer un troisième mandat historique à l'issue du 20e congrès du PCC. Selon Willy Lam, très préoccupé pour l'avenir, il est hautement probable qu'un Xi Jinping toujours plus puissant et répressif reste au pouvoir à vie. Et qu'il attaque Taïwan entre 2027 et 2032. Entretien.
L'Express : Sans surprise, Xi Jinping a été nommé pour un troisième mandat à l'issue du 20e congrès du PCC. Il a par ailleurs imposé ses hommes dans le "saint des saints", le comité permanent du Politburo, composé de sept membres. Peut-on parler d'une victoire totale pour lui ?
Willy Lam : C'est une très grande victoire pour Xi Jinping, bien plus importante que celle qu'avaient prévue les spécialistes. Xi Jinping a maintenant la main sur les six autres hommes (en plus de lui) du comité permanent du Politburo. Tous sont membres de sa faction ou très proches de lui. En revanche, tous les membres de la faction issue de la Ligue de la jeunesse communiste, plus réformistes, ont été écartés : le Premier ministre Li Keqiang, et Wang Yang, le président de la conférence consultative du peuple chinois.
Selon la tradition du parti, l'une des qualifications requises pour devenir Premier ministre est d'avoir été vice-Premier ministre auparavant. Or ce n'est pas le cas du futur Premier ministre Li Qiang. Tout cela pourrait constituer une très mauvaise nouvelle pour le pays, car nous n'entendons plus qu'une seule voix s'exprimer. C'est l'avènement du règne d'un seul homme, un retour partiel à l'époque de Mao Zedong. En conséquence, si Xi Jinping commet une grosse erreur, personne n'osera le contredire. La Chine est un pays très grand : il ne peut pas être dirigé par une seule personne. Ces annonces sont très inquiétantes.
Quels types d'erreurs peut désormais commettre Xi Jinping ?
Il est tout à fait possible qu'il fasse une grosse erreur, comme Vladimir Poutine avec l'Ukraine, en lançant une guerre contre Taïwan. Le plus probable serait qu'il le fasse au cours de son quatrième mandat, de 2027 à 2032. La probabilité me semble très élevée. A l'heure actuelle, l'écart entre l'Armée populaire de libération chinoise et l'armée américaine est encore très important. Mais Xi Jinping est convaincu que d'ici à son quatrième mandat, il pourra développer suffisamment d'armes, de porte-avions, de groupes de combat ou de missiles pour défendre la Chine contre les Etats-Unis et le Japon - Tokyo a en effet clairement indiqué que si Pékin déclenche une guerre contre Taïwan, les forces japonaises pourraient se joindre aux forces américaines pour défendre l'île. C'est donc une situation très dangereuse.
Le fait que le parti intègre pour la première fois dans sa charte son opposition à l'indépendance de Taïwan est de très mauvais augure. Il s'agit presque d'une promesse faite à la nation d'agir contre Taïwan bien avant 2032.
La ligne conservatrice s'est donc imposée ?
Oui, exactement. Et cela affecte également l'économie parce que dans l'ancien système, on trouvait quelques technocrates formés en Occident comme Liu He, diplômé de l'université Harvard, et favorable à certaines réformes. Mais celui qui était ces dernières années le conseiller économique de Xi Jinping n'a apparemment pas réussi à lui faire accepter ses idées libérales. Son remplaçant He Lifeng - il fait son entrée au Politburo et devient vice-Premier ministre - est bien plus conservateur. Il a passé la majeure partie de sa carrière dans le Fujian, où il a très bien connu Xi Jinping, mais il n'a jamais eu de formation à l'étranger, et je doute qu'il parle anglais. Il a obtenu ce poste principalement grâce à ses bonnes relations personnelles avec Xi Jinping.
Lors de son discours d'ouverture du 20e congrès du PCC, le 16 octobre dernier, Xi Jinping a mentionné de nombreuses politiques conservatrices. Pour lui, l'idéologie et la sécurité nationale, qui comprend la lutte contre les ennemis du parti, à la fois à l'intérieur et à l'extérieur de la Chine, sont devenues des priorités absolues. Et pour atteindre ces objectifs, Xi Jinping est prêt à faire des sacrifices. La stratégie "zéro Covid" en est le meilleur exemple. Tout le monde sait qu'elle est très néfaste pour l'économie, mais Xi Jinping n'a montré aucune intention de vouloir faire marche arrière. Il a répété que la bataille contre le Covid-19 était une "guerre du peuple" (censée démontrer la supériorité du système chinois). Ajoutons à cela la volonté d'avoir un pays autosuffisant, le contrôle de l'économie par le parti-Etat, et l'ambition de "prospérité commune". Toutes ces politiques conservatrices seront menées à bien. Et personne ne poussera les réformes beaucoup plus libérales et la politique d'ouverture initiées en son temps par Deng Xiaoping.
L'essor de la Chine peut-il se poursuivre dans ce contexte de règne de l'idéologie, qui pèse sur la croissance économique ?
Xi Jinping veut faire de son pays une superpuissance d'ici à 2049, année du centenaire de la création de la République populaire de Chine. Mais ce sera difficile, car l'économie va très mal, elle manque de devises étrangères, de dollars américains. Et les Etats-Unis et leurs alliés vont continuer à imposer des restrictions sur les exportations de puces et de composants destinés à l'industrie de haute technologie chinoise. Tous ces éléments pourraient donc entraver le rêve de Xi Jinping.
Toute la question est de savoir si les Chinois ont la capacité de réaliser des avancées technologiques majeures, y compris dans le domaine militaire.
Est-il possible que Xi Jinping reste président à vie, comme l'y autorise la Constitution depuis 2018 ?
Je m'attends à ce qu'il quitte son poste de secrétaire général du parti en 2032, quand il aura 79 ans. Après quoi, bien sûr, il pourrait continuer à occuper le poste de président de la commission militaire centrale, comme l'a fait Deng Xiaoping dans les années 1980 et 1990 - un poste qui lui a permis d'être le leader du pays sans pour autant être le n° 1 du parti. Il pourrait ainsi, en reprenant la solution de Deng, continuer à diriger la Chine tant que sa santé le lui permet.
Xi Jinping n'a cessé de restreindre les libertés de la société depuis son arrivée au pouvoir fin 2012, va-t-il continuer à serrer la vis au cours de ce qui s'annonce comme un long règne ?
Oui, sans aucun doute. En fait, les confinements contre le Covid-19 ont été poursuivis parce que tous ces codes de couleur - jaune, vert et rouge - sur les téléphones portables [NDLR : qui autorisent ou non l'accès à certains lieux en fonction des zones et des personnes fréquentées précédemment], sont devenus une arme supplémentaire au service de l'appareil de contrôle et de surveillance d'Etat, ainsi qu'un outil contre les dissidents. Un dissident ne peut, par exemple, pas se rendre à Pékin, un indicateur rouge lui interdisant de prendre l'avion ou le train.
Quel événement pourrait faire tomber Xi Jinping ?
Le plus probable, à mon avis, est que ce soit lié à Taïwan. Il y a certes beaucoup de mécontentement au sein de la population concernant la politique économique du Parti communiste : le taux de chômage chez les jeunes atteint 20 %. Mais le mécanisme de surveillance et de contrôle est très fort et efficace. Je ne pense donc pas qu'on assistera dans le pays à une rébellion ou des manifestations à grande échelle.
Xi Jinping n'a toujours pas désigné de successeur. Quand le fera-t-il, selon vous ?
Il n'est pas pressé de nommer un successeur, puisqu'il pense avoir encore au moins dix ans de pouvoir devant lui. Il pourrait, selon moi, le faire au cours de son quatrième mandat. S'il applique pour son successeur la règle de 68 ans pour l'âge de la retraite, son successeur devra être issu de la septième génération, ces fonctionnaires nés dans les années 1970. Mais à ce stade, nous ne voyons personne de la septième génération s'imposer réellement dans l'arène politique. La question du successeur va constituer un problème institutionnel très difficile pour Xi Jinping.
Les nominations au comité central du Politburo n'ont pas respecté une règle non écrite qui stipulait que l'on ne pouvait pas être promu à partir de 68 ans...
Xi Jinping ne respecte jamais aucune règle, ni aucun règlement. Il pense qu'il peut lui-même faire les règles et les règlements. Une autre preuve du non-respect des règles tacites de limite d'âge, c'est le fait que le général Zhang Youxia, l'un des 25 membres du Politburo, vice-président de la commission militaire centrale, soit autorisé à rester en poste encore cinq années alors qu'il a 72 ans, parce que Xi Jinping a besoin de lui pour diriger l'Armée populaire de libération.
L'ancien président Hu Jintao a été évacué de la salle du congrès : comment interprétez-vous cet incident ?
Nous ne pouvons que spéculer sur cet événement, qui n'a pas été expliqué. Mon interprétation est que Hu Jintao était extrêmement mécontent des nominations au comité central, au Politburo, et au comité permanent du Politburo. Je pense qu'il a dû le faire savoir à Xi Jinping, et que ce dernier n'a pas du tout apprécié. Le fait que des agents de sécurité le sortent de la salle, était effectivement destiné à l'humilier. Mais c'est aussi le symbole que la faction de la Ligue de la jeunesse du PCC [dont Hu Jintao fut le dirigeant] a été éliminée. Et c'est un très mauvais signal pour le parti, parce que jamais auparavant un ancien secrétaire général n'avait été sorti d'un congrès. Tout cela est très inquiétant.
