Coups de poing au visage, coups de genoux dans l'estomac. L'agresseur dégaine une matraque électrique et menace (en mandarin) : "Si tu essayes de fuir, je te tue." Il traîne ensuite sa victime devant la caméra : "Je suis au Cambodge, je ne suis pas en Chine, dit le jeune homme en larmes, la voix cassée et le nez en sang. Je t'en prie, papa, envoie de l'argent pour me libérer." La demande de rançon est datée du mois d'août dernier. L'homme qui nous montre ces images via une messagerie cryptée a lui aussi été battu alors qu'il se trouvait au Cambodge, prisonnier dans l'un des nombreux lieux de réclusion tenus par les triades chinoises en Asie du Sud-est. L'an dernier, il a réussi à s'enfuir, en pleine nuit, en escaladant un mur.
Rescapé de cet enfer où il a passé quatre mois, il anime aujourd'hui, depuis la Thaïlande, un réseau de bénévoles qui tentent de venir en aide aux victimes de la traite d'êtres humains, en association avec l'ONG hongkongaise Branches of Hope. "Le procédé est toujours le même, explique notre témoin. La personne ciblée répond à une offre d'emploi : un poste de technicien informatique ou de marketing sur Internet. Le poste est basé au Cambodge, le salaire alléchant. Mais une fois qu'il est arrivé sur place on lui confisque son passeport. On lui demande de payer une rançon qui va de 3 000 à 15 000 dollars US, puis on le force, douze heures par jour, à monter des escroqueries en ligne (arnaques avec de faux profils pour soutirer de l'argent, ou en ayant recours à des investissements bidon, aux cryptomonnaies ou à des jeux en ligne...)." C'est ce qui est arrivé récemment à un jeune Chinois du Guangxi, ancien livreur à domicile, qui pensait pouvoir gagner 3 000 dollars par mois en travaillant pour un site Internet, confie un journaliste cambodgien qui a enquêté sur le sujet. Les seules compétences demandées étaient de savoir parler mandarin et se servir d'un ordinateur. Il s'est retrouvé séquestré dans la ville côtière cambodgienne de Sihanoukville.
La pandémie de Covid-19, qui a fait exploser le chômage, pousse de nombreux Chinois à accepter ces offres d'emploi trop belles pour être honnêtes. "On estime qu'au moins 30 000 personnes ont été victimes de ces mises en esclavage rien qu'au Cambodge, assure Jason Tower, représentant en Asie de l'Institut des Etats-Unis pour la paix. Chaque jour, des centaines d'offres d'emploi sur les réseaux sociaux tentent d'attirer des travailleurs chinois au Cambodge, en Birmanie et au Laos, où ils se retrouvent pris au piège de ces organisations criminelles."
"La pandémie a obligé les 'seigneurs du crime' à s'adapter"
Quand Xi Jinping a pris le pouvoir à Pékin il y a dix ans, il a lancé une vaste chasse au crime organisé, non seulement en Chine continentale, mais aussi à Hongkong et à Macao, où les casinos ont longtemps permis de blanchir l'argent sale. Les triades se sont repliées plus au sud, où elles ont monté des casinos en ligne qui auraient rapporté ces deux dernières années plus de 145 milliards de dollars, selon des chiffres officiels cités par des médias d'Etat chinois. Des casinos, ils sont ensuite passés à la pornographie et aux arnaques en ligne, aux ventes de cryptomonnaies et aux investissements frauduleux.
"La pandémie a obligé les 'seigneurs du crime' établis le long du Mékong à s'adapter et à innover, a expliqué à l'agence Reuters Jeremy Douglas, de l'office des Nations unies contre la drogue et le crime. Les casinos clandestins qu'ils opéraient dans les zones frontalières ont perdu leur clientèle quand les frontières ont été fermées. Ils ont réagi en accélérant le basculement de leurs activités vers Internet et vers les fraudes électroniques à partir de centres d'appels, qui ont constitué de nouvelles sources de revenu. Ces enlèvements ont pris une telle ampleur que c'est devenu un problème dans la région."
Pékin a dû taper du poing sur la table et faire pression sur les pays concernés pour qu'ils interviennent, libèrent ses ressortissants et ferment ces tripots clandestins. Depuis 2020, la police chinoise affirme avoir fait extrader plus de 130 000 personnes responsables de ces opérations et fermé 24 000 casinos en ligne. Mais la plupart des chefs mafieux se sont délocalisés en Birmanie et au Laos ou ont pris la nationalité cambodgienne pour échapper aux poursuites.
