Ce vendredi 8 juillet devait être une de ces mornes journées de campagne au Japon. A deux jours du vote, les candidats arpentaient les rues dans leurs petits camions, haranguant les électeurs, dans l'attente d'un vote à nouveau caractérisé par une abstention frôlant les 50 %. A Nara, dans l'ouest du Japon, l'ancien Premier ministre Shinzo Abe devait donner un discours public pour appuyer le candidat local de sa formation, le Parti libéral démocrate, le PLD au pouvoir. Même s'il n'est plus chef du gouvernement depuis 2020, Abe reste populaire. Sa présence est appréciée. Tetsuya Yamagami le sait. Cet ancien de la marine militaire qui se dit "mécontent" d'Abe veut le tuer. Vers 11h30 du matin, armé d'un fusil artisanal à deux canons, il s'approche par derrière et tire. Abe s'effondre. Il ne se réveillera pas.
L'archipel est sous le choc. La dernière fois qu'un politicien a été assassiné, c'était en 1960, quand un militant d'extrême droite surgit sur la scène d'un meeting pour tuer d'un coup de sabre le dirigeant socialiste Inejiro Asanuma. Cette fois, la victime est celui qui détient le record de longévité à la tête d'un gouvernement nippon. Près de huit ans, entre 2012 et 2020, Abe a présidé aux destinées de l'archipel. Un aboutissement pour cet héritier d'une des plus grandes dynasties politiques du Japon, petit-fils et petit-neveu des Premiers ministres Nobusuke Kishi et Eisaku Sato, et fils du chef de la diplomatie Shintaro Abe.
"Vrais conservateurs" et "Abenomics"
Shinzo vient tardivement à la politique mais s'y lance à fond. Dès son élection en 1993 comme député du fief familial de Yamaguchi (Sud-ouest), il se rapproche de la frange la plus nationaliste du PLD. Son aisance, ses réussites aux côtés du Premier ministre Junichiro Koizumi, l'amène en 2006 à son premier mandat à la tête du gouvernement. Une expérience de courte durée. A peine le temps d'échouer à gérer un scandale sur les retraites et de subir une défaite à des sénatoriales, le tout assorti d'une grave crise de rectocolite hémorragique - une maladie incurable dont il souffre depuis l'âge de 17 ans - et le voilà contraint de quitter son poste.
La traversée du désert dure cinq ans. Le temps de remobiliser ce qu'il appelle les "vrais conservateurs" et d'élaborer une stratégie pour imposer un agenda nationaliste, conforme à ses convictions profondes. En 2012, Abe mène le PLD à une écrasante victoire aux législatives. De nouveau Premier ministre, il entame huit années avec des hauts : les "Abenomics", une politique économique mêlant assouplissement monétaire, relance budgétaire et réformes structurelles permet au Japon de renouer avec la croissance. Il consolide l'alliance avec les Etats-Unis en devenant même le premier dirigeant étranger à s'entretenir avec Donald Trump, à qui il offre un club de golf doré sur tranche. Il replace le Japon sur la scène internationale en promouvant le multilatéralisme.
Et puis il y a des bas : il se trouve confronté à des scandales de trafic d'influence et apparaît désarmé face à la pandémie de Covid-19. Le coronavirus arrive au moment où Abe croyait pouvoir jouer des Jeux olympiques de Tokyo de 2020 pour imposer la modification de la constitution - l'ambition ultime de ce nationaliste aux tendances révisionnistes, niant les crimes du Japon militariste - un texte qu'il considère comme imposé par les Américains. Sa mauvaise gestion de la pandémie fait chuter sa popularité. La rectocolite se rappelle à son mauvais souvenir. Il doit de nouveau renoncer.
Il reste toutefois populaire auprès des adhérents du PLD. Dirigeant de la faction la plus puissante du PLD, il devient faiseur de roi. L'actuel Premier ministre, Fumio Kishida qui a qualifié son assassinat "d'acte impardonnable", lui doit son poste. La venue d'Abe était souhaitée par les candidats aux sénatoriales, ce qui explique sa présence à Nara ce 8 juillet.
