"NANIIIII ?!". Ce "quoi" (en japonais) vient du coeur. Naomi Osaka l'a balancé le 6 juin sur son compte Twitter en réponse à un importun qui lui avait écrit : "il n'y a pas de racisme au Japon. Ne provoquez pas de problème". De quoi titiller la championne de tennis nippone métisse - sa mère est japonaise et son père haïtien -, soutien inconditionnel du mouvement Black Lives Matter (BLM) aux Etats-Unis depuis la mort de George Floyd, comme des manifestations organisées en écho au Japon, le pays où elle est née en 1997. Naomi Osaka vient de remporter, dans la nuit de samedi à dimanche, son troisième titre en Grand Chelem en gagnant l'US Open.

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Résidant aux Etats-Unis, l'ex-numéro un mondiale (actuellement classée dixième) est le fruit d'une histoire d'amour peu commune. Entre une jeune Japonaise, Tamaki Osaka, originaire de Nemuro, petitport d'Hokkaido (Nord), et un Haïtien, Léonard François, venu étudier dans l'archipel. Une idylle qui faillit capoter. Apprenant que leur fille veut épouser un étranger, les parents de Tamaki ont tout fait pour l'en dissuader. Elle a tenu. Ils l'ont chassée du foyer.

Un père inspiré par les soeurs Williams

Tamaki et Léonard se marient et s'installent à Osaka (Ouest). Deux filles naissent, Mari et Naomi, avant un départ pour New York, chez les grands-parents paternels. Les deux filles sont alors biberonnées au tennis par leur père, inspiré par l'exemple des soeurs américaines Serena et Venus Williams, menées au firmament tennistique par leur géniteur.

A la maison, les grands-parents ne parlent que créole. Tamaki communique en japonais. Naomi apprend l'anglais. Elle a alors la double nationalité américaine et japonaise. Dès l'adolescence, elle représente le Japon dans les tournois "parce qu'elle s'est toujours sentie japonaise", a expliqué son père, contredisant la rumeur qui affirmait que c'était pour des raisons financières, la fédération nippone se montrant plus généreuse que celle des Etats-Unis.

La "fierté du Japon"

Ses premiers succès intriguent l'archipel. Sa victoire à 16 ans au premier tour de son premier tournoi chez les pro contre Samantha Stosur, alors 19e mondiale, convainc ses grands-parents maternels de reprendre le contact. Naomi s'envole vers les sommets, remporte deux tournois du grand chelem, l'US Open en 2018 et l'open d'Australie en 2019 et décroche la couronne mondiale. Du jamais vu au Japon.

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Naomi séduit autant par ses succès sur les cours comme que par sa timidité, son japonais hésitant et une certaine ingénuité. L'archipel s'ébaudit quand elle choisit la nationalité japonaise en octobre 2019. Elle l'a fait après son 22e anniversaire pour respecter la législation nippone qui ne reconnaît pas la double nationalité chez les adultes. Ce choix garantit qu'elle représentera le Japon aux Jeux olympiques de Tokyo. Même le très conservateur quotidien, Yomiuri, parle d'elle comme de la "nouvelle héroïne qui fait la fierté du Japon".

"Visage étranger"

Cet enthousiasme n'efface pas la question des origines dans un pays de 126 millions d'habitants qui se perçoit comme ethniquement homogène, même si un mariage sur 30 est mixte et si 2,9 millions d'étrangers y résident. Les discriminations contre les minorités, historiquement coréennes et chinoises, et plus récemment du sud-est asiatique voire d'Amérique du Sud ou encore d'Afrique, restent fortes.

Les métisses, appelés "hafu" (prononciation japonaise de "half", "moitié" en anglais), depuis les Golden Half, un groupe de pop féminin des années 1970, ne sont pas épargnés. Le duo "comique" féminin A Masso s'est même moqué à la télé de Naomi Osaka, disant qu'elle avait eu "trop de coups de soleil" et qu'elle avait besoin de se "blanchir". En 2015, Ariana Miyamoto, métisse japonaise-afro-américaine avait remporté le concours des Miss Universe Japan. Des Japonais avaient critiqué ce choix car elle "avait un visage étranger".

Persistance des stéréotypes

Rien d'étonnant à ce que le mouvement BLM trouve un écho au Japon, même si les violences policières - qui existent - sont sans comparaison avec les Etats-Unis. 3 500 personnes, selon les organisateurs, ont défilé à Tokyo le dimanche 14 juin. 2 000 l'avaient fait une semaine plus tôt à Osaka, en soutien à la mobilisation américaine contre le racisme."Nous voulons créer un espace de discussions sur la question", explique Sierra Todd, une des organisatrices, afro-américaine, et étudiante dans l'archipel. Les rassemblements mobilisent contre les discriminations en général, raciales mais aussi contre celles ciblant les LGBT.

Afro-américaine vivant à Tokyo depuis neuf ans, où elle enseigne le droit à l'université Temple, Tina Saunders y voit une occasion de "sensibiliser et éduquer" car il y a un "manque de compréhension et une persistance forte des stéréotypes". "Certaines personnes ne savent même pas qu'il y a de la discrimination", confirme Mio Kosaka, métisse japonaise et chinoise.

Le mouvement peut compter sur Naomi Osaka, pourtant critiquée pour cette mobilisation au Japon, où persiste l'idée que les célébrités ne devraient pas prendre position. "Je déteste quand des gens disent que les athlètes ne devraient pas s'impliquer. Premièrement, c'est une question de droits de l'homme. Deuxièmement, qu'est-ce qui vous donne plus le droit de parler que moi?".