Pékin a voulu mettre toutes les chances de son côté en alignant les 8, un chiffre porte-bonheur dans la tradition chinoise. En cette année 2008, la cérémonie d'ouverture de ses Jeux olympiques a démarré le 8 août (8e mois de l'année) à, précisément, 8 heures du soir, 8 minutes et 8 secondes. Dans son écrin élégant et futuriste du stade olympique (le "Nid d'oiseau"), le show millimétré orchestré par le réalisateur chinois Zhang Yimou (Epouses et concubines) époustoufle plus d'un milliard de téléspectateurs, avec ses chorégraphies grandioses évoquant l'histoire plusieurs fois millénaire de la Chine impériale.

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Parfaitement organisée, la quinzaine est également un succès sportif pour l'ancien "homme malade de l'Asie", qui récolte 48 médailles d'or, devançant les Etats-Unis (36). Et qu'importe si la moisson provient largement de disciplines plutôt mineures, comme le plongeon, le tennis de table ou l'haltérophilie. Ou si, dans les deux sports roi, les vedettes sont le sprinteur jamaïcain Usain Bolt et le nageur américain Michael Phelps.

Passage chaotique de la flamme olympique à Paris

Pari réussi : la Chine, dont la modernisation et la croissance fulgurante font fantasmer, s'affirme aux yeux du monde comme une grande puissance technologique et économique, à laquelle l'avenir semble promis. Surtout, après les années d'isolement consécutives à la répression sanglante du mouvement prodémocratie de la place Tiananmen, le 4 juin1989, elle obtient enfin la reconnaissance internationale. Celle qui deviendra deux ans plus tard la deuxième économie planétaire fait définitivement son entrée dans la mondialisation.

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L'image qui restera est cependant plus ambivalente. "Les JO ont aussi conforté l'idée que la Chine n'était pas rassurante, qu'elle menaçait les droits et les libertés", résume Patrick Clastres, professeur d'histoire du sport à l'université de Lausanne et auteur de Jeux olympiques, un siècle de passion (Quatre chemins, 2008). Ce sentiment avait grandi au cours des mois précédents. La révolte des moines à Lhassa, en mars 2008, contre l'oppression chinoise, à l'occasion du 49e anniversaire du soulèvement tibétain, entraîne une violente répression de la part du pouvoir central. La communauté internationale s'indigne. Le passage de la flamme olympique tourne au chaos à Paris, le 7 avril. Reporters sans frontières déploie sur la tour Eiffel un drapeau où les anneaux olympiques ont été remplacés par des menottes. Des militants tentent d'arracher la torche des mains d'une athlète chinoise en fauteuil roulant.

Naïveté de la communauté internationale

L'affaire scandalise la Chine, où des produits français sont boycottés. Après avoir hésité, le président Nicolas Sarkozy effectue un voyage éclair pour assister à la cérémonie d'ouverture. Mais il n'arrangera pas son cas en rencontrant le dalaï-lama, en fin d'année. La chancelière allemande Angela Merkel snobera carrément le show, tout comme le Premier ministre britannique Gordon Brown. La Chine gardera longtemps rancune à ceux qui ont osé gâcher la fête. Car ces JO, véritable fierté nationale, Pékin en rêvait depuis longtemps. L'idée germe un an après le 4 juin 1989, dans la tête de Deng Xiaoping, le leader du régime. A cette époque, l'image du parti communiste est au plus bas après le massacre de Tiananmen et le "petit timonier" cherche un moyen de mobiliser le pays. Pékin se porte candidate à l'organisation de la compétition, mais, en 1993, c'est à Sydney que sont attribués les Jeux de 2000. Le monde n'est pas encore prêt à ouvrir ses bras à la Chine...

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Mais celle-ci redouble d'efforts. Et multiplie, au début du millénaire, les gages de bonne volonté pour amadouer les Occidentaux. Efficace : la Chine obtient l'organisation des JO de 2008 en juillet 2001, puis intègre l'Organisation mondiale du commerce (OMC) cette même année. La tenue des Jeux "profitera aussi au développement de la cause des droits de l'homme", assure Liu Qi, le maire de Pékin, au Comité international olympique.

"A cette époque, la communauté internationale s'illusionnait encore sur le régime chinois. L'idée qui prévalait alors était qu'une plus grande intégration de la Chine au sein de la communauté internationale favoriserait le progrès de la démocratisation et de l'Etat de droit", rappelle Chloé Froissart, professeure de sciences politiques à l'Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco). Le président du CIO, Jacques Rogge, est sur cette ligne. "Nous pensons qu'en ouvrant la Chine au regard du monde à travers les 25 000 représentants des médias qui assisteront à la manifestation olympique, le pays changera", déclare-t-il peu après le début des troubles au Tibet.

"Enjeu majeur pour le Parti"

C'est pourtant tout l'inverse qui se produit. "Alors même que la société civile s'était beaucoup développée sous le président Hu [2003-2013] et son premier ministre Wen Jiabao, la tenue des JO de 2008 a été marquée par d'importantes atteintes aux droits de l'homme : nombreuses évictions forcées à Pékin, renvoi des travailleurs migrants dans les campagnes, contrôle drastique de la presse, d'Internet, des organisations sociales et des avocats", énumère Chloé Froissart. Les arrestations de dissidents, journalistes et activistes se multiplient à l'approche de la compétition. Les régions autonomes du Tibet et du Xinjiang sont placées sous surveillance policière drastique. Symbole de cette Chine a deux visages, l'artiste Ai Weiwei, conseiller artistique pour la conception du Nid d'oiseau, sera emprisonné trois ans plus tard, en 2011, après ses critiques envers les autorités chinoises - il a dénoncé la vétusté des bâtiments détruits par le terrible tremblement de terre dans le Sichuan, en mai 2008.

L'enjeu de ce rendez-vous sportif planétaire n'a pas échappé à un certain Xi Jinping, chargé de la préparation finale de l'événement et pressenti pour prendre la tête du régime. "Les Jeux olympiques sont une grande mission politique, un événement majeur pour le Parti", martèle-t-il en février 2008 celui qui est entré quelques mois plus tôt au comité permanent du bureau politique de l'organisation communiste - la principale instance dirigeante du pays. Dès leur attribution à la Chine, sept ans plus tôt, c'est le branle-bas de combat. Le régime va transformer à marche forcée sa capitale, qui se dote de trois nouvelles lignes de métro, d'un terminal géant pour l'aéroport de Pékin, et voit pousser des édifices au design avant-gardiste - comme le siège de la télévision publique CCTV -, conçus par des architectes occidentaux. Commencée des années plus tôt, la destruction des hutongs, ces vieilles ruelles traditionnelles du centre de Pékin, s'accélère. Ces JO deviennent à l'époque les plus chers de l'Histoire, avec une facture totale estimée à 40 milliards de dollars.

Cours de savoir-vivre pour les Pékinois

Le pays doit être absolument moderne. On apprend aux chauffeurs de taxi quelques mots d'anglais et à ne pas cracher ; et la population pékinoise est sommée de se montrer à la hauteur de l'événement, comme le raconte l'envoyée spéciale de L'Express : "Depuis deux ans, Pékin vit au rythme de slogans dignes des grandes heures du maoïsme : "Je participe, je contribue, je suis heureux" ; "Faire la queue est civilisé, être poli est magnifique". [...] Plus de 3 millions de manuels de savoir-vivre ont même été distribués aux familles sous la houlette du Bureau de l'esprit civique. Le 11 de chaque mois a lieu la Journée de la queue : tous les Pékinois apprennent alors à monter sagement dans les bus ! Mais, dès lendemain, c'est le désordre..."

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Au-delà de ces récits qui peuvent faire sourire, une vraie mutation s'opère. "Les JO ont permis de consolider le nationalisme et la légitimité du Parti, ils ont été un tournant décisif dans la confiance en soi que la Chine a acquise depuis", note Chloé Froissart. C'est aussi à cette période-là que les factions les plus conservatrices du régime gagnent en influence, en réaction à la crise tibétaine et aux pressions internationales. "Dès l'année suivante, le 1er octobre 2009, pour les 60 ans du régime, une cérémonie militaire d'une ampleur sans précédent sera organisée à Pékin. Les soldats franchissent 139 arches, symbolisant les 139 années d'humiliation depuis la défaite infligée par l'Occident lors de première guerre de l'opium, en 1840", complète François Godement, conseiller Asie à l'Institut Montaigne. Douze ans plus tard, le président Xi Jinping fera de nouveau référence à ces humiliations lors de son discours pour le 100e anniversaire du Parti communiste chinois.

Ce nationalisme est aujourd'hui plus virulent que jamais, alors que Pékin s'apprête à accueillir de nouveaux JO - d'hiver -, du 4 au 20 février 2022. Dans un contexte compliqué par les mesures sanitaires sévères imposées aux athlètes, et avec l'effet démultiplicateur des réseaux sociaux, l'empire du Milieu va devoir affronter une déferlante de critiques sur la question des droits de l'homme : étouffement des libertés à Hongkong, répression des Ouïgours dans le Xinjiang, intimidations contre Taïwan... Sans compter l'opacité des autorités sur l'origine de la pandémie de Covid-19. Il n'est pas sûr que, cette fois, avec des pistes de ski recouvertes de neige artificielle, le régime parvienne à faire rêver la planète.