Ancien Premier ministre australien (2007-2010 et 2013), sinologue, et parlant couramment mandarin, Kevin Rudd, qui dirige aujourd'hui le think tank Asia Society à New York, est l'un des meilleurs analystes du régime chinois et de ses ambitions géopolitiques. Alors que s'est ouvert ce dimanche le 20e congrès du Parti communiste chinois (PCC), qui devrait accorder à Xi Jinping un troisième mandat historique, l'auteur de The Avoidable War (PublicAffairs) analyse comment l'idéologie de Xi - "léniniste en politique, marxiste en économie, et de droite nationaliste en politique étrangère" - bouleverse les équilibres en Chine et dans le reste du monde.

Le président chinois, qui a proclamé un partenariat "sans limites" avec son homologue russe, serait préoccupé par la guerre lancée par la Russie contre l'Ukraine, même s'il n'a pas intérêt à couper les ponts avec Moscou. Pour Kevin Rudd, Xi Jinping a toutefois fait passer un message très clair à Vladimir Poutine : "Il ne doit en aucune circonstance recourir au nucléaire." Entretien.

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L'Express : Comment définiriez-vous l'importance de ce 20e congrès du Parti communiste chinois (PCC), qui a commencé ce dimanche 16 octobre et doit accorder à Xi Jinping un troisième mandat ?

Kevin Rudd : Ce n'est pas le congrès le plus important de l'histoire du PCC, mais c'est certainement le plus important depuis le 12e congrès, en 1982. A l'époque, le parti avait formellement conclu que la Chine ne devrait jamais revenir sous le commandement d'un seul homme, qu'il ne devrait plus y avoir de mandat à vie comme sous Mao Zedong, et qu'il fallait réhabiliter la direction collective après les dérives de la Révolution culturelle.

Ce 20e congrès du PCC, qui va accorder un troisième mandat à Xi Jinping, est donc une répudiation totale de cet héritage, sur le plan politique, mais aussi économique. Le 12e congrès avait, en effet, posé les bases de l'ère de "la réforme et de l'ouverture" : libéralisation du marché et début de l'intégration de la Chine dans l'économie internationale. A l'inverse, ce 20e congrès devrait confirmer un modèle économique totalement différent, davantage contrôlé par le parti et par l'Etat.

Autre différence, au cours des vingt dernières années, les congrès du parti ont défini l'environnement stratégique de la Chine comme un environnement d'opportunités stratégiques continues. Le régime ne prévoyait pas de guerre majeure : la Chine pouvait se concentrer totalement sur l'économie et sur le développement de son influence en politique étrangère. Je m'attends à ce que ce congrès change cette approche et commence à dire que la Chine est confrontée à une menace stratégique externe importante. Cela signifierait que la sécurité serait élevée au même rang que l'économie ou au-dessus de l'économie. Un changement important, car il modifierait l'allocation des ressources au sein de l'Etat chinois.

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Le poids de l'idéologie semble aussi peser plus que jamais. Est-elle devenue plus importante que l'économie aux yeux de Xi Jinping?

Oui, absolument. Et encore une fois, le contraste entre le règne de Deng Xiaoping et celui de Xi Jinping est frappant. Deng Xiaoping disait : "Arrêtons de parler de théorie", ce qui définit très bien la période. Autrement dit : ne nous embarrassons pas d'idéologie et développons l'économie. Or Xi Jinping estime que c'est précisément parce qu'elle a cessé de parler d'idéologie, de croire en l'idéologie que l'Union soviétique, s'est effondrée.

Ce que nous verrons au 20e congrès du PCC, c'est une nouvelle élévation de l'idéologie de Xi Jinping : sa vision de l'avenir de l'Etat léniniste, de l'avenir du marxisme dans l'économie, ainsi que l'objectif nationaliste de faire de la Chine la première puissance mondiale. Ces trois objectifs idéologiques ont entraîné des changements politiques : le principe central d'organisation sous Xi Jinping est passé du pragmatisme à l'idéologie.

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Comment décririez-vous son idéologie ? Vous avez écrit qu'il était léniniste sur le plan politique ; marxiste sur le plan économique ; et de droite nationaliste en politique étrangère...

J'ai passé les quatre dernières années à écrire ma thèse de doctorat à Oxford. Je me suis astreint à lire en chinois tout ce que Xi Jinping a écrit sur l'idéologie depuis son arrivée au pouvoir. Et ce résumé en trois points est l'aboutissement de mon travail de thèse : c'est ce que le parti a fait depuis dix ans sous la direction de Xi Jinping.

Sous Deng Xiaoping, le marxisme-léninisme était en grande partie un camouflage idéologique à la réforme du capitalisme d'Etat. Mais le marxisme-léninisme n'a jamais été abrogé, et sous Xi Jinping, ce n'est plus un camouflage, mais la réalité.

Il est intéressant de noter que tous deux ont utilisé la même méthodologie - le marxisme, le léninisme et le matérialisme dialectique - pour parvenir à des solutions contradictoires. Lorsque Deng Xiaoping lance la période de "réforme et d'ouverture" en 1982, il utilise le marxisme-léninisme pour définir idéologiquement la nouvelle ère : un stade primaire du socialisme, où la principale contradiction idéologique était de savoir comment développer les facteurs de production afin de répondre aux aspirations du peuple à un meilleur niveau de vie. Xi Jinping, lui, déclare lors du 19e Congrès du parti, il y a cinq ans : nous avons maintenant une contradiction idéologique centrale qui doit traiter les déséquilibres du modèle de Deng Xiaoping.

Xi Jinping veut rester au pouvoir jusqu'à la fin des années 2030

Xi Jinping dit vouloir réduire les inégalités, qui sont énormes en Chine. Est-il sincère ?

En Chine, le coefficient de Gini, qui mesure les inégalités économiques, est pire que celui des Etats-Unis. De mon point de vue, Xi Jinping, en tant que marxiste-léniniste, a de vraies convictions. Il croit que l'Etat léniniste est tout-puissant grâce au parti et à l'homme qui le dirige, et non à la direction collective. Il croit au marxisme parce qu'il n'aime pas de nombreuses formes de comportement capitaliste et qu'il craint que le capitalisme ne renverse le parti. Mais il est aussi tout aussi préoccupé par la redistribution des richesses. Nous ne devons donc pas supposer que tout cela est cynique : c'est réel.

Et puis il y a une autre composante de sa vision marxiste, qui concerne la planification industrielle de l'Etat. Il s'agit de protéger les monopoles des entreprises d'Etat, de s'assurer que personne dans le secteur privé ne devienne jamais assez puissant pour représenter une source alternative de pouvoir. Tout cela a un effet profond sur la confiance des entreprises du secteur privé.

Pensez-vous que Xi Jinping va rester au pouvoir à vie, comme l'autorise la Constitution ?

A mon avis, il veut en tout cas rester, sous une forme ou sous une autre, au pouvoir jusqu'à la fin des années 2030. Premièrement, il croit que lui seul peut permettre à la Chine de devenir une puissance incontestée et prééminente au niveau régional et mondial. Deuxièmement, il sait que s'il se retire, il pourrait être victime d'une purge. Le troisième facteur, c'est qu'il a un bon bagage génétique : en 2037, il aura 84 ans, mais sa mère, âgée de 96 ans, est toujours en vie ; et son père est mort à l'âge de 89 ans.

Se maintenir jusqu'à cet horizon est son objectif, mais en même temps, nous devons être prudents. Il faudra évaluer à nouveau dans cinq ans les réactions qu'il a déclenchées dans l'économie et la société chinoises - un secteur privé frustré, des citoyens mécontents dont les libertés individuelles ont été bafouées, des minorités religieuses oppressées -, ainsi qu'à l'étranger, où la Chine compte un nombre croissant d'adversaires. Toutes ces forces s'uniront-elles pour former une campagne politique contre lui ? A ce stade, non, mais elles pourraient le faire. Reste que Xi Jinping est un formidable disciple de Machiavel. Sa méthode au cours des dix dernières années a été d'éliminer toute opposition un ou deux ans avant qu'elle ne devienne réelle...

Quels événements pourraient faire chuter Xi Jinping ? Une guerre perdue contre Taïwan ? Une révolte au sein du PCC ?

Il y a trois facteurs auxquels nous devrions toujours être attentifs. Premièrement, il déclenche une guerre avec les Etats-Unis à propos de Taïwan et il la perd, ou bien qu'il n'obtient pas une victoire nette, mais une victoire confuse. Ce serait désastreux pour lui personnellement et peut-être aussi pour le régime. Mais Xi Jinping n'est pas comme Vladimir Poutine, il ne dit pas : "Lançons les dés et voyons ce qui se passe." Dans le système chinois, si le leader échoue, on considère qu'il a mis en danger la légitimité du régime, et qu'il doit en payer le prix. C'est pourquoi je ne vois pas la Chine déclencher une guerre tant qu'elle ne sera pas absolument convaincue qu'elle va la gagner. Deuxièmement, à plus court terme, il pourrait être menacé par une crise économique majeure ou une catastrophe naturelle mal gérée. Troisième scénario, qui pourrait déstabiliser Xi Jinping (sans pour autant lui faire quitter le pouvoir) : Vladimir Poutine, que le président chinois a beaucoup soutenu, est éliminé par un coup d'Etat.

Je fais une prédiction pour L'Express : Xi va l'emporter avec l'ensemble des voix des quelque 2 300 délégués rassemblés

L'Express a publié une longue analyse de Cai Xia, ancienne professeure à l'école centrale du PCC, et renvoyée du parti en 2020. Selon elle, Xi Jinping est bien plus faible qu'on ne le pense souvent en Occident, du fait du ralentissement économique, mais aussi de la montée des mécontentements au sein du parti...

Je ne suis pas d'accord avec cette analyse. Il peut effectivement y avoir une opposition au sein du PCC, mais celle-ci est impossible à mesurer. Le plus important, cependant, c'est que Xi Jinping a un contrôle total sur l'appareil sécuritaire et le renseignement. Il a des capacités massives de surveillance du parti en interne, il a décidé de nouvelles restrictions de déplacement pour les dirigeants retraités, il a la main sur les nominations. Et puis, il a le contrôle total de la campagne anti-corruption, qui permet de faire régner la terreur. Cela demanderait un effort gigantesque pour organiser une opposition effective à Xi au sein du PCC, et on n'en voit aujourd'hui aucun signe.

Cai Xia explique que le pouvoir de plus en plus solitaire de Xi Jinping provoque une frustration grandissante au sein des différents courants du PCC...

Il est difficile de savoir ce qui se passe dans la tête des membres du PCC. Mais faisons un peu de mathématiques. Selon les recherches universitaires, Xi Jinping aurait, durant ces dix dernières années, imposé des mesures disciplinaires à 6 millions de membres du PCC, sur 95 millions de membres au total. Faisons l'hypothèse que ces personnes soient toutes amies avec 10 autres membres du parti. Cela ferait 60 millions de membres mécontents, de manière directe ou indirecte. Mais en même temps, ces membres du PCC sont passés maîtres dans l'art de ne rien montrer. C'est pour cela qu'il est très difficile d'estimer ce qui se passe dans leur esprit. Ce que je sais, par exemple, c'est que la classe entrepreneuriale est vraiment mécontente des orientations de Xi, parce que ses représentants m'en ont parlé. Mais il est difficile de connaître les sentiments de la société chinoise dans son ensemble. Les jeunes Chinois de moins de 30 ans ont grandi en ingurgitant la potion nationaliste de Xi. Selon les universitaires chinois, par rapport aux générations précédentes, ils seraient plus nationalistes et plus intolérants vis-à-vis d'autres visions du monde que la leur. Ils n'ont vécu que dans la bulle de Xi, et il ne s'agit pas uniquement de la bulle du Covid.

Pour en revenir au congrès, pensez-vous que Xi Jinping a dû faire des concessions pour son troisième mandat ?

Non. S'il y avait une vraie alternative, on aurait vu bien plus de textes divergents dans les médias chinois. Il y en a eu quelques-uns, mais ils ne sont pas nombreux. Par ailleurs, il n'y a pas eu de fuite en amont du congrès. Enfin, jamais un congrès n'a été organisé aussi tôt dans l'année, alors que traditionnellement, c'est en novembre. Ce qui signifie que tout a été décidé sans problème.

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Je ne peux prédire qui sera élu au Comité permanent du bureau politique. Mais cela n'a finalement pas tant d'importance que cela. La nomination d'une seule personne compte vraiment, celle de Xi. Et celle-ci a déjà été faite. Je fais une prédiction pour L'Express : Xi va l'emporter avec l'ensemble des voix des quelque 2 300 délégués rassemblés (rires).

Quels sont les signaux auxquels il faudra donc prêter attention durant ce congrès ?

Son titre. Xi pourrait être élevé au rang de "Navigateur", ce qui est intéressant quand on sait que Mao avait le titre de "Timonier". Le timonier est à l'avant du bateau. Le navigateur à l'arrière, avec le gouvernail.

Lequel est le plus important ?

Les deux sont importants. Mais vous noterez que Deng Xiaoping qui, lui, a construit le bateau, n'est aujourd'hui plus pertinent. L'autre information à scruter, c'est la désignation de la "pensée" de Xi Jinping. Seul Mao a lui aussi été associé à une "pensée", alors que Deng Xiaoping a dû se contenter d'une "théorie". Le plus faible de tous, Hu Jintao, n'a lui eu droit qu'à un "concept de développement scientifique". En 2017, la dénomination officielle évoquait "la pensée de Xi Jinping, sur le socialisme à la chinoise de la nouvelle ère". Si la définition de sa doctrine se raccourcit et devient simplement "la pensée de Xi Jinping", ce sera un signal fort. Il aurait alors un statut équivalent à celui de Mao, de même que s'il est désigné comme "Navigateur" ou "président du parti" [NDLR : Xi est actuellement secrétaire général, le poste de président du parti n'existe plus].

Du point de vue chinois, l'Europe est essentielle

Comment voyez-vous l'évolution de la relation "sans limites" entre Xi Jinping et Vladimir Poutine ?

Ce partenariat a aujourd'hui des limites certaines. On a vu que Xi Jinping s'est distancié de Poutine lors du sommet de l'Organisation de coopération de Shanghai, à Samarcande, il y a un mois. La principale préoccupation chinoise au sujet de la guerre russe en Ukraine concerne les dommages collatéraux du conflit sur leurs intérêts en Europe. La Chine s'attendait à l'hostilité américaine face à Poutine, mais elle a été surprise par l'unité européenne, tout comme par les succès militaires des Ukrainiens. Du point de vue chinois, l'Europe est essentielle. Parce que la Chine considère votre continent comme le "swing State", ou "l'Etat pivot" du XXIe siècle. Elle se demande quelle sera la position des Européens si elle attaque militairement Taïwan dans les années 2030, notamment en matière de sanctions économiques...

En cas d'utilisation par la Russie d'une arme nucléaire tactique, comment réagiraient les Chinois selon vous ?

Ils ne le toléreraient pas. Ce serait une violation totale de leur position internationale sur la non-prolifération nucléaire. Et, à leurs yeux, cela pousserait les Japonais ou les Sud-Coréens à devenir des puissances nucléaires dans le futur. Je pense que la Chine se montre ferme dans ses échanges avec Moscou, en faisant savoir aux Russes qu'en aucune circonstance, ils ne doivent utiliser le nucléaire. Cela ne signifie bien sûr pas que Poutine les écoutera. Même si, personnellement, je ne pense pas que la Russie utilisera l'arme nucléaire.

Vous dites que la Chine s'est distanciée de la Russie au sujet de la guerre en Ukraine, mais Xi Jinping a quand même rencontré Poutine en Ouzbékistan et n'a jamais condamné ce conflit...

Avant cette rencontre, Poutine a déclaré "comprendre" les "questions et les inquiétudes" de la Chine sur la guerre en Ukraine, et assuré qu'il expliquerait à Xi "en détail" sa position. Pensez-vous que cela ressemble à une déclaration spontanée de sa part ? Tel que je le perçois, les Chinois lui ont fait savoir qu'il devait dire ça, ou que sinon eux-mêmes allaient s'en charger. C'est un signe évident d'une prise de distance. Au niveau du Conseil de sécurité de l'ONU, l'activité diplomatique de la Chine pour un cessez-le-feu en Ukraine s'est aussi intensifiée. Ces deux éléments montrent le niveau de préoccupation de la Chine.

Mais la Chine et la Russie se sont aussi livrées à des exercices militaires conjoints dans l'Extrême-Orient russe...

La Chine envoie toujours des messages ambivalents. Mais il est clair qu'elle est préoccupée par ce conflit en Ukraine. Cependant, même en cas de défaite russe, Xi Jinping ne voudra pas couper les ponts avec Moscou. La Russie est toujours très utile pour la Chine dans différents domaines. D'abord en tant que distraction stratégique pour les Etats-Unis, que ce soit en Syrie, en Libye et aujourd'hui en Ukraine, ce qui permet d'éviter que les Américains se concentrent sur le Pacifique. La Chine ne veut pas non plus de tensions frontalières avec la Russie, afin de pouvoir concentrer ses ressources militaires vers Taïwan. Elle bénéficie en outre d'un accès privilégié aux produits russes à bas prix, que ce soit l'énergie ou l'agriculture. Enfin, la Russie permet à la Chine de sous-traiter le sale boulot qu'elle-même ne veut pas faire, car elle se considère comme la prochaine puissance globale, ce que la Russie ne sera pas à ses yeux. La vraie ligne rouge pour les Chinois, ce serait le nucléaire.