"J'aborde ce 25ème anniversaire avec une grande tristesse. Je suis triste de voir que ce Hongkong que j'ai aimé a disparu, raconte Jean-Pierre Cabestan sinologue, directeur de recherches au CNRS en mission de longue durée à Hongkong. La vie politique et intellectuelle a disparu, toutes les libertés ont disparu. Seuls les 'patriotes', les proches de Pékin, tiennent la ville et cela participe de cette récession démocratique que l'on voit partout dans le monde, en Chine comme en Russie".

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Cet ancien professeur de sciences politiques n'est pas le seul à vivre avec amertume ce 1er juillet, jour du 25ème anniversaire de la rétrocession de Hongkong à la Chine. Alors que Xi Jinping célèbre ce qu'il appelle un "nouveau chapitre" pour la "région administrative spéciale", pour beaucoup le coeur n'y est pas. Sur les façades des immenses gratte-ciel comme sur les lotissements crasseux du "port parfumé", les drapeaux chinois côtoient, imposants, ceux de Hongkong, plus petits, ornés d'une fleur blanche de Bauhinia à cinq pétales sur fond rouge.

Première sortie de Xi Jinping

Preuve que cet anniversaire compte beaucoup pour le régime chinois, Xi Jinping s'est rendu à Hongkong pour les célébrations jeudi 30 juin pour une visite de deux jours - sa première sortie hors de Chine continentale depuis le début de la pandémie, il y a deux ans et demi ! Le dirigeant chinois a déclaré que Hongkong a réussi à "renaître du feu avec une robuste vitalité". Ce vendredi 1er juillet, Xi Jinping a loué la gouvernance de Hongkong, y saluant une "vraie démocratie", malgré la répression menée depuis deux ans contre la dissidence. Le voyage de Xi est l'occasion pour le Parti communiste chinois d'afficher son contrôle sur la ville après la vague de manifestations pro-démocratie qui a embrasé la ville en 2019, incitant Pékin à imposer une stricte répression politique.

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Le régime communiste n'aura pas attendu les cinquante ans stipulés par les termes de l'accord de rétrocession signé en décembre 1984 par la couronne britannique et la République populaire de Chine pour abattre les frontières et mettre un terme de facto au principe "un pays deux systèmes", qui devait garantir les libertés fondamentales de Hongkong jusqu'en 2047. Vingt-cinq ans seulement après la rétrocession, Hongkong est déjà une ville chinoise presque comme les autres. Une cité sans manifestations, sans débats, doté d'un Parlement fantoche où seuls siègent les fidèles au régime communiste et où le nihilisme historique s'invite jusque dans les salles de classe.

Dès la rentrée, Hongkong aura droit comme en Chine continentale à des cours d'éducation patriotique dont les manuels affirment même que la domination britannique n'a jamais existé ! "Toutes les craintes que les Hongkongais avaient en 1997, au moment de la rétrocession, se sont avérées fondées. Cet anniversaire est un triste jour, un jour où Xi Jinping et les dirigeants de Hongkong nous disent que tout est formidable alors que les Hongkongais sont bâillonnés", commente Nathan Law depuis son exil londonien, via vidéo conférence.

Roi du monde

Ce jeune activiste n'avait que trois ans au moment de la rétrocession. Son histoire ressemble à celle de millions d'autres, celle d'une famille pauvre quittant clandestinement la Chine pour tenter sa chance à Hongkong. Vingt ans plus tard, Nathan Law est le plus jeune élu du Parlement et fonde avec Joshua Wong, autre figure du mouvement pro démocratique, le parti "Demosisto" aujourd'hui interdit. "Depuis 25 ans le régime communiste a tout fait pour limiter les libertés à Hongkong, mais depuis l'arrivée au pouvoir de Xi Jinping, il y a dix ans, tout s'est accéléré, reprend Nathan Law. Xi est un homme autoritaire, il veut bouleverser l'ordre mondial et devenir le roi du monde. Il est très confiant en son système autoritaire et veut l'implanter à Hongkong", explique le jeune homme, devenu l'un des rares porte-voix de la dissidence.

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Qu'ils semblent loin, les espoirs de 2019, lorsque ces jeunes activistes démocrates organisaient dans les rues de la ville des manifestations monstres rassemblant jusqu'au quart de la population ! Depuis, 183 personnes ont été arrêtées en application de la loi sur la sécurité nationale adoptée en 2020, qui punit de lourdes peines de prison la moindre voix critique. "Le régime communiste a détruit l'autonomie de ma ville natale, nous disait à l'époque Joshua Wong. Ce que l'on souhaite, c'est la liberté et la démocratie au lieu de l'ingérence permanente de ce régime autoritaire." "Nous n'avons aucun espoir et aucune confiance dans le principe 'un pays deux systèmes'. Nous pensons que la seule voie est l'indépendance", osait alors proclamer Andy Chan, cofondateur du "Hongkong National Party". Des paroles qui lui valent aujourd'hui la prison.

Ténacité des Hongkongais

Aujourd'hui, cette haine du Parti communiste existe toujours, mais elle ne s'exprime plus dans les rues ou dans les médias. Des journaux comme Apple Daily ont dû mettre la clef sous la porte en raison de leurs positions trop critiques envers le pouvoir et plus personne n'ose parler librement. "Les habitants de Hongkong voient le gouvernement chinois prendre des mesures rapides pour détruire leur société démocratique, explique Maya Wang, spécialiste de la Chine à Human Rights Watch. Mais Pékin ne doit pas sous-estimer la ténacité et la créativité des Hongkongais dans leur lutte pour la démocratie et les droits de l'homme. Les autres gouvernements devraient soutenir ces efforts."

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Mais qui ira s'élever contre l'Empire du Milieu ? "En France, j'ai rencontré des responsables du ministère des Affaires étrangères, mais ils sont très prudents, ils ne veulent pas se mettre la Chine à dos, regrette Nathan Law. Un pays comme la France, qui se veut un ardent défenseur de la démocratie et des droits de l'Homme, devrait faire davantage pour Hongkong, mais aussi pour le Xinjiang, le Tibet ou Taiwan."

Quoi qu'il en soit, l'espoir d'un compromis démocratique a totalement disparu en seulement deux ans. "Du point de vue du Parti communiste, c'est une victoire qui réduit le fossé politique entre Hongkong et le reste de la Chine et qui élimine surtout un danger politique futur, estime Jean-Pierre Cabestan. Hongkong n'est plus une base de subversion qui pourrait avoir une influence sur le reste de la Chine. Ce grand pas en arrière n'est ni une victoire pour les Chinois, ni pour la démocratie."