La scène se déroule en juin 2019, à Douchanbé (Tadjikistan). Quelques minutes avant la tenue d'un sommet régional sur la sécurité, Vladimir Poutine entraîne Xi Jinping sur une terrasse surplombant un jardin ombragé. Il lui tend une coupe de champagne et lui offre une caisse de glaces russes, dont son homologue chinois raffole. "Je suis venu vous voir avant, pour vous souhaiter un joyeux anniversaire !", lance le chef du Kremlin, avec un sourire de premier communiant qui tranche avec son habituel masque impassible. Et d'ajouter : "Je suis ravi d'avoir un ami comme vous."

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S'il y a un moment, dans sa carrière, où Vladimir Poutine a été sincère, c'est bien celui-là. Aujourd'hui, cette proximité avec "ce cher Xi", qui n'a cessé de se renforcer ces dernières années - les deux dirigeants se sont rencontrés 38 fois depuis qu'ils sont au pouvoir -, n'a jamais semblé aussi précieuse. Étranglé par les sanctions occidentales après son attaque brutale et insensée contre l'Ukraine, le président russe est dans l'impasse. Son pays pourrait se retrouver en faillite dans quelques semaines. Et sur le front militaire, la situation n'est guère plus favorable : de lourdes pertes, des troupes progressant bien plus lentement que prévu. Au point que le dictateur russe aurait demandé, selon des fuites de l'administration américaine dans la presse anglo-saxonne, une aide militaire et financière à son puissant voisin.

Joe Biden se fait menaçant envers Pékin

Si l'information se confirme et que le président chinois accepte, le conflit - et le monde - basculeront dans une autre dimension. Le président américain Joe Biden, qui ne craint rien tant qu'une confrontation avec ce duo de régimes autoritaires, a déjà averti Xi Jinping : il y aura des "implications et des conséquences, si la Chine venait à fournir une aide matérielle à la Russie". En clair, la Chine s'exposerait à des sanctions économiques. Autant dire que l'amitié de l'ancienne "petite frappe" des rues de Leningrad devient bien encombrante pour le "prince rouge", fils d'un ancien haut dignitaire communiste.

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La deuxième puissance économique mondiale se trouve devant des choix délicats. Peut-elle s'associer - comme elle le fait tacitement en ne condamnant pas l'attaque contre l'Ukraine - à un dirigeant accusé par Washington d'être un "criminel de guerre" ? Comment continuer à relayer la propagande russe, alors qu'elle a toujours défendu le sacro-saint principe de souveraineté territoriale ? Et jusqu'où peut aller son soutien ? "Il s'agit d'un moment crucial pour les relations sino-américaines, mais aussi pour la politique étrangère de la Chine", note Bonnie Glaser, directrice du programme Asie, au German Marshall Fund of the United States.

Pékin a besoin de Moscou dans sa compétition avec les Etats-Unis

Pékin l'a réaffirmé récemment : Moscou est son partenaire "le plus stratégique", même si leur relation n'a pas toujours été idyllique. Après la rupture des relations sino-russes en 1961, sous Mao et Khrouchtchev, un lent dégel s'engage à la fin des années 1980. Le rapprochement s'accélère après l'annexion de la Crimée par la Russie en 2014. Aux Jeux olympiques de Pékin, le 4 février 2022, soit 20 jours avant le début de la guerre, les deux régimes autocratiques proclament leur amitié "sans limite" et leur refus d'un ordre mondial dominé par les Etats-Unis. Sujet d'inquiétude pour Washington, ce rapprochement s'est traduit ces dernières années par une coopération militaire poussée.

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Car la Chine voit loin. Elle s'est fixée pour objectif de devenir le leader de la planète en 2049 - date du centenaire de la création de la République populaire. Et "elle a besoin de la Russie dans sa compétition de long terme avec les Etats-Unis, qui l'ont identifiée comme leur principal adversaire", opine Alexander Korolev, spécialiste de relations internationales à l'université de Nouvelle-Galles du Sud, à Sydney. Le voudrait-il, Xi Jinping, qui a personnellement mis en scène son lien avec Poutine, peut difficilement le remettre en cause sans paraître se contredire.

Au sein de l'élite chinoise, quelques voix, rapidement censurées, se sont élevées pour mettre en garde le régime : accompagner Vladimir Poutine dans sa folle entreprise fait prendre des risques démesurés au pays. "La Chine ne peut être liée à Poutine et doit se couper de lui le plus rapidement possible (...) Le fait d'être dans le même bateau que Poutine aura un impact sur la Chine si celui-ci perd le pouvoir", écrivait Hu Wei, éminent universitaire de Shanghai affilié au Conseil d'État chinois, le 5 mars dernier.

Mais son avis a peu de chance d'être pris en considération. Pékin n'a aucun intérêt à s'aligner sur la position américaine. "La Chine sait que son soutien à l'Occident n'améliorera pas sa relation avec Washington tant est longue la liste des griefs contre elle, qu'il s'agisse de la répression des Ouïgours, de la mise au pas de Hong Kong ou de la militarisation de la mer de Chine", souligne Alexander Gabuev, chercheur au centre Carnegie, à Moscou.

Et au fond, quel intérêt Xi aurait-il à laisser tomber son "ami Vladimir" ? Nés à huit mois d'écart, les deux hommes sont des "jumeaux politiques". "Vladimir Poutine a assisté à l'effondrement de l'URSS (1991) et à la perte de prestige du KGB, alors que Xi Jinping a connu la Révolution culturelle (1966-1976) et la fin des privilèges de sa caste. Tous deux ont vécu une chute", rappelle l'historien François Godement, conseiller pour l'Asie à l'Institut Montaigne. Et qu'importe si le premier ne se revendique plus du communisme, quand le second ne jure que par le "socialisme aux caractéristiques chinoises", les deux ont le même rêve : réparer les "humiliations" du passé et renouer avec la gloire des empires anciens, quitte à réécrire l'histoire et éliminer toute voix critique.

"Nos caractères sont semblables"

Frappés du même syndrome de la citadelle assiégée, ces autocrates ont une lecture similaire du monde. "Ils partagent un très fort ressentiment envers l'Otan, les Etats-Unis et leurs alliés ; et ils ont l'objectif commun de façonner un nouvel ordre mondial, où ces derniers seraient marginalisés en tant que puissance militaire, mais aussi en tant que démocraties", souligne Alice Ekman, responsable de l'Asie à l'Institut des études de sécurité de l'Union européenne. "La Chine a la même perception que la Russie de l'Otan : elle l'a toujours vue comme une alliance militaire hégémonique et expansionniste, qui cherche à déstabiliser les pays ne partageant pas son système politique", abonde Zhao Tong, chercheur au Carnegie Endowment for International Peace, à Pékin. Solidaire avec les préoccupations sécuritaires de Poutine en Europe, elle condamne aussi, dans une logique similaire, l'alliance militaire Aukus (entre les Etats-Unis, l'Australie et la Grande-Bretagne), en Asie Pacifique.

"Nos caractères sont semblables", avait déclaré le président russe en 2014. Les deux leaders s'admirent et s'influencent. Poutine a été impressionné par la dictature digitale mise en place par son voisin. "Il s'est beaucoup inspiré de Xi pour contrôler la société russe, explique David Shullmann, ancien officier des renseignements américains, aujourd'hui chercheur à l'Atlantic Council. Moscou a ainsi intégré des éléments de la 'Grande Muraille électronique', cet immense dispositif de surveillance et de censure d'Internet mis en place par la Chine." De son côté, Xi Jinping voit en Poutine "un homme fort qui obtient ce qu'il veut, défend le système autoritaire, a redonné sa grandeur à la Russie, et sait tenir tête aux Etats-Unis", pointe Steve Tsang, professeur au SOAS China Institute, à Londres. Quant aux méthodes d'influence chinoises, "qui se sont considérablement durcies ces dernières années", elles "ressemblent de plus en plus à celles employées par Moscou", constate un rapport de l'Institut de recherche stratégique de l'Ecole militaire, publié en octobre 2021.

Tout cela complique la position chinoise vis-à-vis de l'Ukraine. "Pékin à tout intérêt à veiller à ce que la Russie ne s'effondre pas sous la pression des sanctions occidentales, car elle craint qu'une telle défaite encourage les pays occidentaux à prendre des mesures similaires, voire plus fortes, contre la Chine", analyse Zhao Tong. Sans compter qu'un écroulement de la Russie, en plus de laisser Pékin isolé face à Washington, obligerait la Chine à soutenir économiquement la Russie à bout de bras.

Mais les tensions entre Pékin et Washington ont beau atteindre des sommets, la Chine n'en garde pas moins un sens aigu de ses intérêts. Et elle mesure le risque qu'elle aurait à s'exposer à des représailles américaines, alors que son économie ralentit fortement et que le baril de pétrole s'envole. "Les autorités chinoises n'iront sans doute pas jusqu'à violer ouvertement les sanctions : cela les mettrait en danger, tant elles sont liées au système financier mondial dominé par le dollar américain", avance David Shullmann.

"Une amitié sans faille avec Moscou, tant que la Chine n'a pas à en payer le prix fort"

En outre, "Pékin tient beaucoup à préserver ses relations économiques avec l'Occident, complète Zhao Tong. Elle sait qu'elle doit préserver son accès aux technologies et aux marchés occidentaux pour maintenir sa croissance à un rythme soutenu. C'est pourquoi elle doit marcher sur un chemin très étroit, entre le maintien de son partenariat géopolitique avec la Russie et celui de ses relations économiques avec l'Occident".

Comme souvent, le géant communiste tentera donc probablement de jouer les équilibristes et de naviguer en "eaux grises". Bref, d'éviter de choisir. "Il fera tout son possible pour aider Poutine, à condition que cela ne déclenche pas de mesures de rétorsion. Telle est la limite de l'amitié 'solide comme le roc' entre Pékin et Moscou : sans faille, tant que la Chine n'a pas à en payer le prix fort", résume Steve Tsang. Pékin pourrait donc se conformer à certaines sanctions occidentales, tout en essayant de conserver des pans de ses relations économiques et commerciales avec la Russie.

Ainsi, la Chine, qui, durant les Jeux olympiques, a signé avec Moscou un nouveau contrat d'approvisionnement en hydrocarbures, ne devrait pas revenir en arrière. "À moyen ou long terme, Pékin n'envisage pas de réduire ses importations d'hydrocarbures russes. Cela ne permettra pas à la Russie de compenser la baisse des exportations vers l'Europe, si celle-ci survient à terme, mais atténuera tout de même l'effet des sanctions", pronostique Alice Ekman.

"L'empereur rouge" Xi Jinping devrait se montrer d'autant plus prudent qu'il entre dans une période à très fort enjeu politique. "Cette année est la plus importante depuis son arrivée au pouvoir, il y a dix ans, insiste Bonnie Glaser. Le maître du pays briguera en effet, lors du XXe Congrès du Parti communiste chinois (PCC), à l'automne prochain, un troisième mandat - du jamais-vu depuis la fin de l'ère Mao. Dans ce contexte sensible, "une relation conflictuelle avec les Etats-Unis n'est pas dans son intérêt. Xi Jinping pourrait être critiqué pour ne pas avoir bien géré cette relation", poursuit cette experte.

Autrement dit, Pékin n'a pas envie de se faire dicter son agenda par "l'ami" Poutine. Car pour les Chinois, le temps de la confrontation directe avec les Américains n'est pas encore venu. "Deux phénomènes sont en train de se consolider et peuvent rappeler, dans une certaine mesure, des aspects de la guerre froide : la bipolarisation croissante du monde, et la rivalité idéologique qui la caractérise", observe Alice Ekman.

Si l'administration Biden proclame la nécessité de défendre le monde libre, la Chine du Xi Jinping est également très claire. "Elle a affiché publiquement son ambition de promouvoir son système politique et de rivaliser avec l'idéologie des pays 'capitalistes'", rappelle la chercheuse.

Régulièrement, les médias chinois se gargarisent du prétendu "déclin de l'Occident", de ses valeurs, de son mode de vie. Jamais, depuis Mao Zedong, la diplomatie chinoise n'a été aussi agressive. "L'objectif caché de la propagande mensongère" de l'Amérique est de "détourner l'attention du monde du sale rôle joué par les États-Unis dans la crise en poussant à l'expansion imprudente et incessante de l'Otan, ce qui a conduit au conflit actuel", martelait, le 21 mars, Le Quotidien du peuple, organe du PCC. Pékin et Washington ne sont, eux non plus, pas près de faire la paix.