Les 300 millions d'élèves chinois ont fait leur rentrée avec un nouveau manuel dans le cartable : La Pensée de Xi Jinping sur le socialisme aux caractéristiques chinoises pour une nouvelle ère. Un titre fleuve pour des textes destinés aux enfants dès l'âge de 6 ans. Reflet de la propagande officielle du régime et de son durcissement idéologique, le nouveau programme est enseigné dans tout le pays pour s'assurer que le contenu "entre dans le cerveau des élèves", selon une directive du ministère de l'Education.

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Sur Weibo, le Twitter chinois, des parents critiquent avec force, mais toujours anonymement, ce "lavage de cerveau" et ce "retour à la Révolution culturelle", référence à la campagne menée par Mao contre les intellectuels chinois de 1966 à 1976. "La seule solution serait d'envoyer nos enfants à l'étranger", se lamente un internaute dont le commentaire a été effacé au bout de quelques heures.

"Grand-père Xi"

Le nouveau programme reprend des slogans chers au régime tels qu'"il n'y a pas de nouvelle Chine sans le Parti communiste" ou "la protection de la sécurité nationale est le devoir de chaque citoyen". "Il y a quelque chose de l'ordre du 'nouvel homme soviétique', de la volonté de créer des êtres humains parfaits et plus fiables pour défendre le régime", explique Richard McGregor, chercheur à l'Institut Lowy, un think tank australien. "Il s'agit d'un contrôle de la pensée à la Mao Zedong, renchérit Willy Lam, professeur au centre d'études chinoises de l'université chinoise de Hongkong. Xi Jinping s'en prend à tout ce qui pourrait, d'une manière ou d'une autre, nuire à la loyauté envers le Parti-Etat et envers lui-même."

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C'est la première fois, depuis la mort du fondateur de la République populaire que le culte de la personnalité fait incursion dans les écoles. Dans la version pour l'école primaire, le livre ressemble à un imagier naïf où le président est appelé "grand-père Xi". Dans un chapitre intitulé "Nous suivons le Parti communiste de tout coeur", Xi apparaît sur une série de photos ayant pour légende, "le coeur de grand-père Xi est avec le peuple". Des images le montrent en train de visiter un orphelinat de Mongolie-Intérieure en 2014, de rendre visite à une famille pauvre à Chongqing en 2019 ou de faire des gâteaux de riz avec des minorités ethniques dans un village du Yunnan en 2020. "Grand-père Xi nous dit qu'une personne peut avoir de nombreuses aspirations, mais que l'aspiration la plus importante dans la vie doit être liée au pays et au peuple", répondent les enfants dans une autre légende.

Fins des cours de soutien extrascolaires

Cette accélération intervient à un an du XXe congrès du Parti communiste, qui devrait permettre au leader chinois de se maintenir pour un troisième mandat, une première depuis des décennies. "Xi s'accroche au pouvoir, il veut tenir au moins jusqu'au XXIIe congrès en 2032, soupçonne Willy Lam. Xi, qui a 68 ans, serait alors aussi âgé que Joe Biden aujourd'hui."

Cette opération de propagande accompagne une vague de réformes visant la jeunesse chinoise, destinée notamment à freiner une compétition trop sévère entre les élèves et à réduire les coûts de l'éducation. Les autorités ont interdit les examens écrits pour les enfants de 6 et 7 ans et les cours de soutien extrascolaires. L'anglais n'est plus une matière obligatoire dès l'école primaire, comme c'était le cas, et ne sera enseigné désormais qu'à partir du collège. Les manuels scolaires étrangers sont également interdits - une manière de limiter encore l'influence occidentale. "La restructuration du soutien scolaire privé permettra de mettre fin au chaos qui règne dans le système éducatif et d'opérer un véritable retour à l'équité", écrit Li Guangnam, un blogueur dont l'essai publié fin août a été repris par tous les grands médias d'Etat, laissant entendre qu'il est la voix du gouvernement. Les inégalités n'ont cessé de croître en Chine ces dernières décennies ,et l'uniformisation du système éducatif est présentée par le Parti comme une étape pour mieux équilibrer les revenus.

Haro sur les hommes "trop efféminés" à la télé

Les universités ne sont pas épargnées par ce tour de vis politique. Il leur a été demandé de renforcer l'éducation patriotique et de respecter la discipline du Parti sur les campus. "Certaines écoles se sont relâchées dans leur travail idéologique", ont précisé les inspecteurs. Les contrevenants ont deux mois pour remettre de l'ordre dans les programmes, sous peine de sanctions. En 2016, Xi Jinping avait promis de faire des universités des "bastions" du Parti, qui "défendent avec fermeté la bonne direction politique" et veillent à ce que la doctrine officielle domine les esprits. Un professeur de philosophie d'une université de Pékin, sous couvert de l'anonymat, explique que les sujets liés à sa spécialité ou aux arts occidentaux sont particulièrement dans le collimateur, et qu'il a interdiction de faire des commentaires liés à l'actualité dans ses cours.

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Ce recadrage de la jeunesse chinoise est complété par l'interdiction en semaine des jeux vidéo en ligne, désormais limités à une heure par jour le week-end. Pékin a parallèlement annoncé de nouvelles directives prohibant à l'écran les "hommes trop efféminés" et instaurant une "norme de beauté correcte". Les émissions de télé-réalité et les télécrochets sur le modèle de The Voice dont raffolent les adolescents seront "rectifiés pour correspondre aux valeurs socialistes", assure le tout-puissant bureau de la propagande des médias. Proche du Parti communiste, le quotidien Global Times fustige des vedettes masculines qui se maquillent ou se colorent les cheveux. Des formations sur l'éthique professionnelle vont être organisées pour les stars du petit écran. Gageons qu'elles seront, elles aussi, éclairées par les pensées de Xi Jinping.