Tout comme dans le Xinjiang avec les Ouïghours, la Chine tient le Tibet d'une main de fer. Une étude américaine publiée mardi par la Jamestown Foundation accuse Pékin de se livrer à une politique de formations forcées à l'encontre des ruraux tibétains. L'objectif est selon les officiels chinois de les convaincre d'abandonner leur "mentalité rétrograde", en les poussant à occuper des emplois modernes. En toile de fond, la stratégie du président chinois Xi Jinping d'éradication de la pauvreté d'ici fin 2020. Quitte pour cela à mettre la pression sur des populations réticentes à la modification de leur mode de vie. L'Express fait le bilan en quatre points, des principaux enseignements de ce rapport.
Formations de type militaire
Selon cette étude, la région autonome du Tibet a lancé entre 2019 et 2020 une nouvelle politique de formation à grande échelle destinée prioritairement aux agriculteurs et éleveurs locaux. Des cours sont ainsi dispensés dans de nombreux centres par des sergents instructeurs de la police armée du peuple, au sein desquels les pensionnaires sont revêtus d'un treillis militaire. Plusieurs photos prises dans le Chamdo, à l'est du Tibet, montrent l'un de ces camps, doté notamment d'une enceinte fermée et d'une clôture.

Vue du centre de Chamdo
© / Jamestown Foundation
D'après des documents officiels, la gestion "stricte de style militaire" de ces formations doit amener les "masses à se conformer à la discipline", "renforcer continuellement leur conscience patriotique" et faire évoluer leur "mentalité rétrograde". Pour cela, le programme se concentre notamment sur "la discipline de travail, la langue chinoise et l'éthique", en plus de formations directement déterminées par les besoins spécifiques en main-d'oeuvre dans des domaines tels que le bâtiment, l'exploitation minière, la cuisine ou la conduite.
Un autre document officiel note que ce processus fait partie d'un effort visant à "arrêter d'élever des paresseux". Mais derrière les effets de manche, l'objectif est surtout idéologique. "Le processus de lutte contre la pauvreté et de formation est couplé à un effort de propagande tous azimuts", souligne à ce propos le chercheur allemand Adrian Zenz, auteur de ce rapport et connu pour ses travaux sur les Ouïghours dans le Xinjiang.
Déplacements vers d'autres provinces
La finalité de ces formations est en tout cas de pouvoir opérer des transferts de main-d'oeuvre en fonction des besoins à l'intérieur des frontières tibétaines, mais aussi dans le reste du pays. Au cours des sept premiers mois de l'année 2020, un total de 543 000 ouvriers ruraux ont été formés dans le cadre de ce dispositif, ce qui représente 90,5% de l'objectif annuel. Parmi eux, 49 900 travailleurs ont ensuite été transférés dans différentes régions du Tibet, et 3109 dans d'autres régions chinoises.
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Chaque région du Tibet se voit par ailleurs attribuer des quotas de travailleurs à former chaque année. Les entreprises sont ensuite incitées à avoir recours à leur service, grâce à des aides financières de l'État pouvant atteindre plus de 70 000 dollars. Les documents politiques consultés par l'auteur de l'étude indiquent que les travailleurs sont rassemblés en groupe de 30 personnes avant d'être transférés vers leur destination au gré des besoins. En contrepartie, leurs familles sont laissées aux "soins affectueux" de l'État.
L'étude de la Jamestown Foundation constate par ailleurs que le vocabulaire employé par les autorités pour qualifier ce système est semblable à celui utilisé pour les transferts de main-d'oeuvre au Xinjiang, avec des expressions telles que "transfert d'emploi supra-régional" ou "exportation de main-d'oeuvre". "Les similitudes avec le programme de transfert interprovincial du Xinjiang sont significatives : traitement centralisé, transferts par groupes, forte implication du gouvernement, incitations financières pour les intermédiaires et pour les entreprises participantes, et quotas imposés par l'État", relève l'étude.
Une politique coercitive
Si certains documents officiels affirment que ce système est fondé sur la participation volontaire de ses membres, "les données globales indiquent la présence systémique de nombreux éléments coercitifs", nuance Adrian Zenz. La pression exercée sur les gouvernements locaux pour intégrer les populations pauvres au programme est ainsi extrêmement forte. Selon des documents officiels, un système de "récompenses et de punitions strictes" lié à la réalisation des objectifs de formation et de transfert de main-d'oeuvre est ainsi mis en place dans plusieurs municipalités.

Des travailleurs au garde à vous dans le centre de Chamdo
© / Jamestown Foundation
D'autres éléments coercitifs jouent aussi un rôle dans le processus de recrutement des futurs travailleurs. Des "équipes de travail villageoises" sont par exemple mises sur pied pour faire du porte-à-porte afin d'"aider à transformer la pensée et les opinions des ménages pauvres". Une surveillance active de fonctionnaires chinois et de "volontaires" locaux a aussi permis d'obtenir des bases de données répertoriant chaque personne en situation de pauvreté, afin de mieux identifier de potentiels candidats à la formation.
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L'étude indique aussi qu'un système de "ménages à double lien" permettant une surveillance intracommunautaire a été mis au point entre 2012 et 2016. Pour ce faire, plus de 80 000 entités familiales ont été créées, couvrant plus de trois millions de personnes, soit presque l'ensemble de la population tibétaine. Dans le cadre de ce dispositif, les ménages sont rassemblés en groupes de 10 pour se surveiller les uns les autres et mieux identifier toute menace.
Changement de mode de vie
Un autre moyen utilisé par les autorités chinoises pour convertir davantage de travailleurs à leur programme vise à convertir les nomades et les agriculteurs en ouvriers agricoles. Ils sont pour cela invités à céder leurs terres et leurs troupeaux à des coopératives gouvernementales auprès desquelles ils sont ensuite employés.
"Étant donné que ce programme rompt le lien de longue date entre les Tibétains et leurs moyens d'existence traditionnels, son inclusion explicite dans le contexte de la politique militarisée de formation professionnelle et de transfert de main-d'oeuvre est très préoccupante", estime l'étude. Ces mêmes ouvriers agricoles sont ensuite disponibles pour participer au programme de formation et de transfert de main-d'oeuvre. La boucle est bouclée.
