La scène diplomatique surveille cette région avec une attention toute particulière, dans un contexte d'escalade des tensions. Taïwan a accusé ce samedi Pékin de faire monter la pression et de vouloir nuire à la paix dans la région, après la plus vaste incursion d'avions militaires chinois dans la zone d'identification de défense aérienne de l'île. La démonstration de force de Pékin a commencé vendredi, jour anniversaire de la Chine communiste, avec l'incursion d'un nombre record d'avions militaires chinois, 38 au total. Et ce samedi, un nouveau record a été enregistré avec 39 incursions dans la zone taïwanaise, selon le ministère de La Défense.
Cette démonstration de force intervient quelques jours après que Pékin a accusé la Grande-Bretagne d'avoir envoyé un navire de guerre dans le détroit de Taïwan avec de "sinistres desseins". Depuis plusieurs années, le ton est monté d'un cran entre la Chine de Xi Jinping et l'île de Taïwan dirigée par Tsai Ing-wen qui résiste face aux velléités du géant asiatique.
Les faits. La présence chinoise dans la zone d'identification de défense aérienne de l'ex-Formose ("Adiz", selon son acronyme en anglais) de 22 avions de chasse, deux bombardiers et un avion de lutte anti-sous-marine a conduit les forces militaires taïwanaises à faire décoller leurs propres aéronefs pour intimer aux appareils militaires chinois l'ordre de partir, a indiqué le ministère de la Défense.
Dans la nuit de vendredi à samedi, un deuxième groupe de 13 avions a pénétré dans l'Adiz, ce qui porte le nombre total d'appareils total à 38 - parmi lesquels un bombardier H-6 à capacité nucléaire - selon le ministère, avant une nouvelle incursion de 20 appareils samedi.
Pour rappel, une zone d'identification de défense aérienne est un espace aérien dans lequel un Etat souhaite identifier et localiser les aéronefs pour des raisons de sécurité nationale. Dans les deux cas, le ministère de la Défense taïwanaise a déclaré qu'il avait brouillé des avions de patrouille de combat et émis des avertissements radio pour dire aux avions chinois de faire demi-tour.
Pourquoi c'est important. La Chine communiste considère l'ex-Formose dirigée aujourd'hui par un régime démocratique, comme la pièce manquante de son rêve. Mais de nombreux Taïwanais ne veulent plus être rattachés à leur ex-grand frère chinois et estiment qu'ils ont créé une nation séparée - que l'indépendance soit officiellement déclarée ou non. À noter que l'île a sa propre Constitution, des dirigeants démocratiquement élus et environ 300 000 soldats actifs dans ses forces armées. Depuis de nombreuses années, Pékin appelle cette province rebelle à rentrer dans son giron, et n'hésite plus à faire passer ce message par la force.
La Chine n'a pas cessé d'intensifier les pressions sur Taïwan depuis l'élection en 2016 de la présidente Tsai Ing-wen, qui rejette la vision de Pékin selon laquelle l'île fait partie d'une "seule Chine". Preuve que son discours est soutenu par une partie de la population, la cheffe de l'Etat a été réélue en 2020. Tout au long de l'année 2018, Pékin a fait pression sur les entreprises internationales, les forçant à répertorier Taïwan comme faisant partie de la Chine sur leurs sites Web et menaçant de les bloquer pour qu'elles fassent des affaires en Chine si elles ne s'y conformaient pas. Après avoir muselé Hongkong, le président Xi Jinping a promis la "réunification" avec Taïwan.
L'incursion massive de vendredi a suscité des protestations particulièrement virulentes de la part de Taipei. "La Chine a été belliqueuse et a porté atteinte à la paix régionale tout en se livrant à de nombreux actes d'intimidation", a déclaré le Premier ministre Su Tseng-chang, lors d'un point presse ce samedi matin. "Il est évident que le monde, la communauté internationale, rejettent de plus en plus ces comportements de la Chine", a-t-il ajouté.
Le contexte. Plus de 500 incursions de l'aviation chinoise ont déjà été détectées dans l'Adiz cette année contre 380 l'an dernier, ce qui constituait déjà un record. Au cours des premiers jours de la présidence de Joe Biden, Taïwan avait signalé une "grande incursion" d'avions de guerre chinois. L'occasion aussi pour le locataire de la Maison-Blanche d'affirmer de nouveau son engagement "solide comme un roc" envers Taïwan. En effet, en cas d'attaque chinoise, les Etats-Unis pourraient être plus susceptibles de défendre l'ex-Formose qui présente un intérêt plus stratégique que l'Afghanistan.
En mars dernier, l'amiral américain John Aquilino, chef du commandement Indo-Pacifique du Pentagone, a averti qu'une invasion chinoise de Taïwan "est beaucoup plus proche de nous qu'on ne le pense". Interrogé par L'Express en septembre dernier, le chercheur Jean-Pierre Cabestan, directeur de recherche au CNRS se montre, de son côté, plutôt rassurant :"Il est cependant peu probable que la Chine cherche à déclencher une guerre, car une sorte d'équilibre des forces se met en place - avec l'engagement croissant du Japon dans la zone. Sans oublier le danger de nucléarisation de tout affrontement armé sino-américain."
Mardi 29 septembre, le ministre des Affaires étrangères, Joseph Wu, a déclaré que Taïwan se trouvait à l'avant-garde de "l'expansion de l'autoritarisme" - évoquant son voisin chinois. La semaine dernière, Pékin a envoyé 24 appareils dans cette zone après que Taïwan a demandé à adhérer à un important accord commercial transpacifique. Les incursions de vendredi interviennent après que la Grande-Bretagne a envoyé, le 27 septembre et pour la première fois depuis 2008, un navire de guerre dans le détroit de Taïwan. Le commandement de l'Armée populaire de libération a condamné cet acte, accusant la Grande-Bretagne de nourrir de "mauvaises intentions visant à saboter la paix et la stabilité dans le détroit de Taïwan".
