Le propos fera sans doute date. Plus de dix ans après la catastrophe de Fukushima et alors que la crise des prix de l'énergie fait rage, le Japon compte accélérer son retour sur l'échiquier mondial du nucléaire. C'est en tout cas le sens des déclarations ce mercredi 24 août du Premier ministre Fumio Kishida, lequel s'est engagé à relancer autant que possible les réacteurs ayant été fermés depuis la catastrophe de 2011 et bénéficiant d'un feu vert réglementaire. Face à la crise énergétique actuelle, et pour parer "de potentiels scénarios de crise dans le futur", le chef du gouvernement a également dit mener une réflexion sur le développement de "réacteurs de nouvelle génération".
Deux décisions, que le chef du gouvernement nippon justifie par la "transformation du paysage énergétique mondial" depuis "l'invasion russe de l'Ukraine". Comme d'autres pays, le Japon subit de plein fouet la crise des énergies fossiles depuis le début du conflit. Selon l'Agence Internationale de l'Energie (EIA), les énergies fossiles comptaient pour 88% de la consommation d'énergie nippone en 2019. Problème : ce sont précisément celles-ci qui sont touchées ces derniers mois. Difficulté d'approvisionnement, concurrence internationale pour l'achat de matières entre Européens et Asiatiques conduisent à la flambée des prix. L'exemple du gaz naturel liquéfié, dont le Japon est le premier importateur au monde, est éclairant. En l'espace d'un an, le prix du Japan/Korea Marker, indice de référence sur ce marché, a triplé, passant de 18 dollars/MBtu en août 2021 à 56 dollars/MBtu.
En se passant en 2011 d'une vaste partie de son parc - moins de 5% de l'électricité générée au Japon provenait des 54 réacteurs nucléaires en 2020, contre 30% avant la catastrophe à la centrale de Fukushima -, l'archipel s'est mis dans une situation d'ultradépendance aux importations de combustibles fossiles. La part du gaz naturel et du charbon dans la production électrique a augmenté de façon considérable et le Japon truste la quatrième place mondiale des importateurs d'or noir.

La part du nucléaire a fortement baissé dans le mix énergétique du Japon depuis 2011, au profit des énergies fossiles.
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Nucléaire à nouveau incontournable
Une vulnérabilité accentuée par sa situation géographique. Archipel ne disposant d'aucun pipeline avec des pays producteurs ou d'interconnexion avec ses pays voisins, le Japon est pleinement exposé à la flambée des coûts du transport maritime mondial qui s'additionne à celui des énergies fossiles. Aussi, malgré les résultats probants du grand plan de réduction de la consommation énergétique adopté en 2011 - le Setsuden - et une volonté forte de doper le poids des énergies renouvelables - qui représentaient un peu moins de 10% du mix énergétique en 2019 -, le recours au nucléaire s'affirme comme indispensable dans les yeux de l'exécutif nippon.
La décision à des allures de tournant, mais en réalité, les signaux faibles se multipliaient. Dans une enquête d'opinion relayée par Bloomberg en avril dernier juste après le début du conflit, une majorité de japonais (53%) se disait en faveur du redémarrage des réacteurs nucléaires, une première en onze ans. La situation s'est accentuée durant l'été, où l'archipel a été menacé par des pénuries d'électricité en pleine période de canicule, à cause notamment de l'utilisation de la climatisation à plein régime.
De fait, le Japon a pour ainsi dire de la capacité nucléaire en réserve. Sur les 54 réacteurs dont disposait naguère le pays, 33 unités sont jugées opérables par les autorités de régulation, mais seulement dix ont effectivement été remises en service depuis leur arrêt en 2011. Trois unités étant actuellement à l'arrêt pour maintenance. Le gouvernement compte ainsi 17 au total.
Urgence climatique
Outre la question des prix et de la sécurité d'approvisionnement, le nucléaire apparaît parallèlement comme un atout dans la stratégie environnementale du pays. Le Japon s'est fixé des objectifs précis, visant la neutralité carbone d'ici 2050, à l'instar des Etats membres de l'Union européenne. A cet égard, le gouvernement nippon estime que le nucléaire - énergie décarbonée - peut faire partie de la solution. Une thèse étayée par les analystes. Selon l'Agence internationale de l'énergie, les émissions de CO2 du pays ont atteint un pic en 2013 avant de chuter "grâce au développement des énergies renouvelables, au redémarrage de quelques réacteurs nucléaires et à des gains d'efficacité énergétique".
De son côté, l'Agence japonaise des ressources naturelles et de l'énergie (ANRE) démontrait elle aussi en 2018 que la baisse des émissions de CO2 était due à l'utilisation accrue du renouvelable et le redémarrage progressif de centrales nucléaires. Cette année-là, deux d'entre elles ont repris leur production dans le cadre d'un "cinquième plan stratégique de l'énergie" pour booster la production nucléaire d'ici 2030. L'objectif : réduire les importations d'hydrocarbures et renforcer la sécurité énergétique du pays.
S'agissant des importations d'hydrocarbures, le bénéfice sera immédiat car le chantier est énorme. En 2019, encore 45% des émissions de CO2 du pays étaient liées au secteur de la production électrique et du chauffage.

Emissions de gaz à effets de serre par secteur. En 2019, au Japon, environ 45% des émissions de CO2 étaient liées à la production électrique et au chauffage.
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