Il n'y a pas que les marchands de peur qui imaginent ce scénario catastrophe. Un nombre croissant d'observateurs redoutent une guerre entre les Etats-Unis et la Chine. Les deux rivaux tomberaient dans le "piège de Thucydide", une théorie popularisée par le politologue Graham Allison selon laquelle un conflit armé devient inévitable lorsqu'une puissance émergente remet en cause la suprématie du leader - comme le fit Athènes face à Sparte au Ve siècle av. J.-C. Alors que les tensions sino-américaines ont encore franchi un cran avec la pandémie de Covid-19, toutes les conditions sont réunies pour que la situation dégénère. La Chine de Xi Jinping, au nationalisme incandescent, modernise ses armées à toute vitesse, renforce sa présence militaire dans les eaux régionales et multiplie les intimidations contre Taïwan. En face, l'Amérique, qui voit en Pékin la menace extérieure n°1, veut préserver ses positions en Asie-Pacifique.

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Témoin de la "posture agressive" du régime communiste et d'un rapport de force qui devient "défavorable" pour Washington dans la région, l'amiral Philip Davidson, alors commandant des forces américaines dans la sphère indo-pacifique, a tiré la sonnette d'alarme en mars dernier devant le Sénat : la Chine pourrait envahir l'île rebelle "dans les six prochaines années". Après avoir mis au pas Hongkong, le président Xi Jinping a promis la "réunification" avec Taïwan, et pourrait être tenté de réaliser son rêve après le XXe congrès du Parti communiste, à l'automne 2022 (qui devrait le reconduire à la tête du régime).

Taïwan, plus stratégique que l'Afghanistan

Le géant asiatique, qui a observé le retrait chaotique de l'armée américaine en Afghanistan, se sent-il suffisamment en confiance ? Une chose est certaine, en mer de Chine et dans le détroit de Taïwan, "les risques d'incidents armés et de crises militaires entre Pékin et Washington ne peuvent que s'accroître ces prochaines années", prévient Jean-Pierre Cabestan, directeur de recherche au CNRS, dans son livre Demain la Chine : guerre ou paix ? (Gallimard), qui sort ce 2 septembre, dont L'Express publie des extraits en exclusivité.

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A moyen terme, "il est cependant peu probable que la Chine cherche à déclencher une guerre, car une sorte d'équilibre des forces se met en place - avec l'engagement croissant du Japon dans la zone. Sans oublier le danger de nucléarisation de tout affrontement armé sino-américain", explique l'auteur. De quoi potentiellement dissuader Pékin d'attaquer Taïwan. D'autant que les Etats-Unis sont nettement plus susceptibles de défendre l'île - symbole de démocratie, stratégiquement placée et productrice de semi-conducteurs - que l'Afghanistan.

Nouvelle guerre froide

Pékin devrait plutôt intensifier ses actions en "zones grises", juste en dessous du seuil qui déclencherait immanquablement un conflit. Le régime pourrait par exemple accroître la pression militaire sur les Taïwanais pour les effrayer et les obliger à faire des concessions. "Toute la question est de savoir jusqu'où la Chine est prête à aller, et quel sera le niveau de tolérance de Washington. Pour l'instant, elle prend des risques très calculés et veut éviter un dérapage", juge le chercheur.

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Mathieu Duchâtel, directeur du programme Asie de l'Institut Montaigne, se montre un peu plus pessimiste. "Pékin va provoquer des crises pour évaluer la détermination de ses rivaux. Or en créant une crise, le pays accepte une possibilité d'une escalade", développe-t-il. Ce spécialiste n'exclut pas que la Chine s'empare de petites îles appartenant à Taïwan, comme les Pratas. Tout récemment, le quotidien nationaliste Global Times, proche du régime communiste, a par ailleurs appelé les avions de combat chinois à survoler Taïwan - ce serait une première - si la présidente taïwanaise participe au "sommet pour la démocratie" voulu par Joe Biden.

"Si les émotions nationalistes l'emportent sur les intérêts rationnels, Pékin pourrait utiliser le moindre prétexte pour entamer les hostilités, à ses risques et périls", reconnaît Jean-Pierre Cabestan. Mais ce fin connaisseur de la Chine anticipe plutôt une guerre froide d'un nouveau genre, avec une intensification de la compétition économique, technologique et idéologique entre Pékin et Washington. Un répit qui devrait pouvoir, selon lui, durer de dix à vingt ans...