Lorsqu'il arrive à la tête du régime, en novembre 2012, non seulement personne ne se méfie de ce dirigeant à l'allure débonnaire et aux cheveux noirs impeccablement gominés, mais il suscite de l'espoir en Occident. N'est-il pas le fils d'un vice-Premier ministre réformateur ? A l'époque, Xi Jinping hérite d'une situation enviable : pauvre et recluse à la mort de Mao, la Chine s'est hissée en quarante ans au rang de deuxième puissance économique mondiale grâce à une prodigieuse croissance. Elle semble promise à un avenir radieux, d'autant que l'Occident, persuadé que ce développement entraînera une démocratisation, accueille avec bienveillance son essor.
Dix ans plus tard, l'ambiance a bien changé. Xi Jinping a montré son vrai visage, celui d'un dirigeant autoritaire, ultraconservateur et nationaliste. Loin de libéraliser le pays, l'homme fort de Pékin, qui concentre tous les pouvoirs comme jamais depuis Mao, n'a cessé d'étendre l'emprise du Parti sur la société et a accordé un rôle accru aux mastodontes publics, tout en muselant la moindre voix dissidente et en instaurant un culte de la personnalité d'un autre âge. Ce grand bond en arrière a cassé la dynamique. Tous les clignotants ou presque sont passés au rouge. Paralysée par l'obsessionnelle politique du "zéro Covid" et la mise en coupe réglée de secteurs entiers, l'économie tourne au ralenti (2,5% de croissance au premier semestre, loin des "environ 5,5%" fixés par le gouvernement pour 2022). Et nombre d'entreprises étrangères réduisent la voilure sur l'ancien eldorado.
Signe que le "rêve chinois" de Xi Jinping peine à convaincre, le nombre des naissances est tombé au plus bas l'an dernier depuis 1949, accélérant un inquiétant vieillissement. A l'extérieur, les atteintes aux droits de l'homme et l'agressivité des diplomates ont terriblement écorné l'image de la Chine, qui fait désormais peur. Et incité les Etats-Unis et l'Europe à changer de ton face à ce "rival" menaçant.
En ligne de mire, la place de leader mondial en 2049
Xi Jinping changera-t-il de cap ? C'est peu probable. Il devrait, au contraire, vanter son bilan devant les quelque de 2300 délégués réunis dans le très stalinien Grand Hall du peuple, à l'occasion du XXe Congrès du Parti communiste chinois (PCC), qui démarre ce dimanche 16 octobre et devrait lui accorder un troisième mandat historique (avant peut-être un quatrième dans cinq ans, puisque Xi Jinping a obtenu en 2018 une révision de la Constitution lui permettant de rester au pouvoir à vie). La politique zéro Covid ? Elle a protégé la vie de la population. Les tensions grandissantes avec l'Occident ? Fidèle au principe marxiste du matérialisme dialectique, "il considère qu'elles traduisent des résistances inévitables à la mise en place d'un nouvel ordre mondial et à l'avénement du socialisme, la Chine étant selon lui sur une trajectoire ascendante et l'Amérique en déclin", décrypte Steve Tsang, professeur au SOAS China Institute, à Londres.
Du point de vue de "l'empereur rouge", la Chine est entrée dans une "nouvelle ère". Durant la première, Mao, le fondateur du régime, en 1949, a rendu au pays sa souveraineté. La deuxième, initiée par Deng Xiaoping, fut celle de l'enrichissement. Xi Jinping, lui, veut faire de la Chine une superpuissance, avec en ligne de mire la place de leader mondial en 2049. "Il juge que le temps est venu d'obtenir un poids géopolitique correspondant à son poids économique. La Chine traverse une période d'inflexion, je la comparerais aux Etats-Unis des années 1890 : jusqu'à la guerre hispano-américaine, Washington exerçait plus son influence à l'étranger par sa puissance économique que militaire, avant d'inverser la tendance", résume Charles Kupchan, professeur à l'université de Georgetown. Raison pour laquelle, en parallèle du gigantesque projet des "nouvelles routes de la soie", Xi a accéléré à marche forcée la modernisation de son armée, plus présente que jamais en mer de Chine méridionale et dans le détroit de Taïwan.
"Peu importe qu'un chat soit blanc ou noir, pourvu qu'il attrape la souris", disait Deng Xiaoping. Son héritier n'est pas du tout de cet avis. A ses yeux, seule une Chine guidée par un Parti communiste aux convictions marxistes-léninistes de fer pourra détrôner les Etats-Unis. Et qu'importe si l'image du pays en pâtit. "Le régime est prêt à payer le prix pour atteindre ses objectifs géostratégiques et idéologiques. Son raisonnement n'est plus guidé par le seul développement économique. La priorité est de consolider son système politique et de créer un réseau de pays qui soutiendront ses positions et son combat contre l'Occident", explique la sinologue Alice Ekman. Il n'a, par exemple, pas hésité à sacrifier l'attractivité de la place financière de Hongkong pour imposer une loi sur la sécurité nationale à l'été 2020.
Le numéro un chinois estime d'ailleurs que c'est la faiblesse idéologique de l'URSS, plus qu'économique, qui a provoqué sa chute. Lorsqu'il commence sa carrière politique, après avoir été envoyé passer son adolescence dans un village misérable du Shaanxi pour y être "rééduqué", comme des millions de "jeunes instruits" pendant la Révolution culturelle, son père, victime d'une purge de par Mao, est encore emprisonné. Mais plutôt que de rejeter le système, le futur leader lit Marx et choisit d'être "plus rouge que rouge" pour faire son chemin, révèle un camarade de jeunesse dans une note diplomatique américaine révélée par Wikileaks.
Cette stratégie lui permettra-t-il de réaliser ses ambitions ? L'attitude offensive de Pékin a compliqué la donne en mettant en alerte Washington, qui investit massivement dans les technologies pour contrer son challengeur. Mais la République populaire de Chine a démontré une vraie volonté politique de rattraper son retard et s'est donnée du temps pour pouvoir dominer le monde l'année de son centenaire...
