Deux tuyaux de métal, un peu de scotch et un dispositif de mise à feu. L'arme fabriquée par Tetsuya Yamagami pour tuer l'ancien Premier ministre japonais, Shinzo Abe, tenait de l'artisanat. L'ancien marin avait puisé des infos sur Internet et transformé son petit appartement en usine miniature d'armements. Une odeur de poudre régnait dans le logement, a expliqué la police après sa perquisition. Il y avait là de la ferraille et profusion de produits chimiques pour la fabrication d'explosifs.
Parcours du combattant
Et pour cause. Se procurer une arme à feu au Japon relève du parcours du combattant. Adoptée en 1958, une législation très contraignante encadre l'acquisition d'un fusil de chasse ou une carabine à air comprimé, sachant que les armes de poing sont totalement interdites. Pas moins de treize étapes sont nécessaires à l'aspirant tireur avant de pouvoir acquérir sa pétoire. Tout d'abord, il faut s'inscrire dans un club, puis suivre un cours sanctionné par un examen écrit. Une note inférieure à 95% est éliminatoire.
Ensuite, il faut aussi passer un examen psychologique et un test de dépistage de drogues. Inutile de préciser que le casier judiciaire est scruté avec la dernière attention. Enfin, le service ad hoc de la police mène une enquête minutieuse sur la carrière professionnelle, les proches et les collègues de travail et, aussi, sur les éventuels liens avec des mouvements extrémistes ou des gangs.
Pour quelques douilles de plus
A cela s'ajoute la rareté des armureries. Selon la loi, il ne peut y en avoir plus de trois par département. Pour acheter de nouvelles cartouches, il est nécessaire de rapporter les douilles utilisées.
Dissuasif ! Le nombre d'armes à feu en circulation ne cesse de baisser. La police n'en recense plus que 300 000, contre près de 350 000 en 2012. Corollaire, la délinquance recule elle aussi depuis 2002. Le Japon n'a connu l'an dernier que dix affaires liées aux armes à feu, dont huit impliquant la pègre. Il n'y a eu qu'un mort et quatre blessés par des tirs. Et aucun décès, ou même blessure, lié aux armes à feu à Tokyo !
Mieux : en 2019, le nombre de morts par balle ne dépassait pas 0,06 pour 100 000 habitants, contre 2,83 en France. A rapporter aux 45 222 victimes américaines en 2020, soit 124 décès par jour, un record historique, selon le Center for Disease Control and Prevention. Et aux 393 millions d'armes possédées par 329 millions d'Américains...

Infographie
© / Dario Ingiusto / L'Express
Au Japon, le cadre législatif découle d'une histoire particulière dans un pays où les armes à feu ont fait leur apparition au XVe siècle, avec les mousquets apportés par les Portugais. Par la suite, le contrôle des armes a varié selon les seigneuries, mais les règles concernaient plutôt le port des sabres. Les interdits visaient surtout "à consolider les différenciations de classes en désarmant ceux qui n'étaient pas des guerriers", explique Tamara Enomoto, de l'université Meiji, à Tokyo. Les règles variaient : certains domaines seigneuriaux encourageant en effet leur population à conserver leurs armes.
898 000 katanas
La suppression des classes à la période de modernisation de Meiji (1868-1912) a amené le nouveau pouvoir à adopter en 1872 une Régulation des armes à feu, qui réservait le port d'armes à usage militaire aux détenteurs d'un permis spécial. Pour Tamara Enomoto, il s'agissait alors de "distinguer les dépositaires d'une autorité du reste de la société". A l'époque, il n'était pas interdit de posséder des armes à la maison.
Le véritable changement date de l'après-guerre, quand l'occupant américain oblige le gouvernement nippon à désarmer la population, en récupérant toutes les armes, blanches comme à feu. Un temps réticent, Tokyo finit par obtempérer. L'opération a permis de récupérer 395 000 fusils, 898 000 sabres (katanas) et 144 400 lances. Depuis, le Japon n'a eu de cesse de durcir sa législation. "Il n'en demeure pas moins que les Etats-Unis [NDLR : un pays qui, dans sa Constitution, garantit à tout citoyen le droit de détenir une arme] sont à l'origine de l'une des législations de contrôle des armes parmi les plus strictes du monde", observe, non sans ironie, Tamara Enomoto.
