Alors que démarre ce dimanche le XXe Congrès du Parti communiste chinois, qui devrait lui accorder un troisième mandat, les déclarations de Xi Jinping seront scrutées à la loupe. Bien décidé à faire de la Chine une superpuissance qui imposera ses règles au reste du monde, le leader autoritaire a prouvé qu'il était prêt à des sacrifices, sur le plan économique ou du soft power, pour y parvenir, décrypte Alice Ekman, analyste en charge de l'Asie et de la Chine à l'Institut d'études de sécurité de l'Union européenne. Son dernier ouvrage, "Dernier vol pour Pékin - Essai sur la dissociation des mondes" (Editions de l'Observateur, à paraître le 16 novembre), analyse la fermeture de la Chine et l'émergence de mondes rivaux qui ont de plus en plus de mal à se comprendre.
On a beaucoup dit que la légitimité du Parti communiste chinois (PCC) reposait sur sa capacité à faire progresser de façon continue le niveau de vie de sa population : le ralentissement de la croissance économique menace-t-il son pouvoir ?
ll n'est pas certain que le parti, sous Xi Jinping, considère que la croissance économique soit le premier pilier de sa légitimité. La croissance économique est importante, bien sûr, mais aux yeux de l'actuel leader, le plus important est de renforcer le cadre idéologique et politique existant, cela l'emporte sur le reste. Selon lui, c'est parce que le parti était trop faible en URSS qu'il s'est effondré, pas uniquement pour des raisons économiques. Il pense que même si le pays renouait avec une croissance économique forte à l'avenir, cela ne suffirait pas pour garantir la stabilité politique. La vraie stabilité politique doit être maintenue par ce que Xi Jinping appelle la pureté idéologique, et la discipline renforcée au sein du parti, sous sa propre supervision.
Cette ligne ne risque-t-elle pas d'affaiblir encore davantage son économie ?
Pékin est prête à payer le prix pour atteindre certains de ses objectifs politiques ou idéologiques. Les exemples qui le prouvent ne manquent pas. La place financière de Hong Kong a ainsi perdu en attractivité, beaucoup de sièges régionaux d'entreprises internationales la quittent au bénéfice de Singapour depuis la mise en application de la loi sur la sécurité nationale adoptée par Pékin en juin 2020. Mais face à ce nouveau contexte Pékin n'a pas modifié sa politique.
Autre illustration : la Chine a pris des sanctions contre des parlementaires européens, en représailles après que l'Union européenne a sanctionné quatre responsables locaux de la province du Xinjiang, accusés d'atteintes aux droits de l'homme envers les Ouïgours. Cela a eu comme conséquence le gel de la ratification de l'accord-cadre sur les investissements entre l'UE et la Chine, qui était pourtant d'intérêt pour Pékin. Mais qu'importe, aux yeux du Parti : il vaut mieux tenir ses positions que de gagner d'éventuels contrats avec des "forces occidentales hostiles"...
Le partenariat avec la Russie, maintenu malgré la guerre en Ukraine, entre aussi dans cette logique...
L'image de la Chine s'est en effet fortement dégradée - notamment en Europe de l'Est et dans les pays Baltes - parce qu'elle n'a pas pris ses distances Moscou depuis l'invasion russe de l'Ukraine et n'a pas condamné ce conflit. La diplomatie chinoise refuse de parler de "guerre" et continue de dénoncer les sanctions occidentales dans ses déclarations publiques.
En parallèle, la Chine augmente ses importations d'hydrocarbures en provenance de la Russie, ce qui soutient l'économie russe. Lors du sommet UE-Chine, en avril dernier, l'Europe a appelé Pékin à clarifier sa position, en soulignant l'importance des liens commerciaux existants entre l'UE et Pékin. Mais cet argument commercial n'a pas fait changer la position de la Chine sur la Russie.
Pourquoi la Chine tient-elle à ce point à son partenariat avec la Russie ?
La convergence idéologique entre ces deux pays est réelle. Au sein du PCC, le ressentiment vis-à-vis de l'Occident est très vif. Il n'a même jamais été aussi fort depuis Mao. On parle de "chiens" du capitalisme à la solde des Etats-Unis, on affirme que l'Occident serait derrière toutes les "révolutions de couleur" au monde. Elle développe en outre un discours antioccidental et anticolonial relativement efficace à destination des pays du Sud, discours qui rejoint totalement celui tenu par la Russie.
Quand on écoute les communications officielles chinoises, toutes les guerres du monde - régionales mais aussi civiles - seraient de la faute de l'Occident colonisateur. Encore aujourd'hui, Pékin réinterprète la guerre en Ukraine comme résultant en premier lieu de provocations de l'Otan et des États-Unis.
Il y a dix ans ou quinze ans, lors de réunions à huis clos, il pouvait arriver d'entendre de la bouche de certains chercheurs ou diplomates chinois des propos violemment antioccidentaux, accusant les Etats-Unis et leurs alliés de semer le trouble dans le monde entier, de fomenter des révolutions de couleur en sous-main. Mais ils ne s'exprimaient pas ainsi au grand jour. Aujourd'hui, la Chine le dit publiquement, en permanence.
Les membres du Parti sont confrontés à cette rhétorique très tôt. La propagande est tellement omniprésente au sein de la population comme de l'élite politique et diplomatique, qu'elle finit par imprégner les esprits et façonner les orientations de politique étrangères.
Pourquoi la Chine a-t-elle changé d'attitude à l'international ?
Le pays était dans une telle situation de pauvreté au lendemain de la Révolution culturelle, que la priorité de Deng Xiaoping était de trouver des moteurs de croissance économique, d'attirer les investissements étrangers pour sortir de cette indigence. Les revendications territoriales et maritimes existaient, mais restaient la plupart du temps au second plan. Son successeur, Jiang Zemin, a poursuivi dans cette voie en développant une diplomatie économique assez ambitieuse. Ce mouvement est toujours là. Mais le raisonnement géostratégique n'est plus guidé par le développement économique à tout prix. Alors que la Chine a consolidé son statut de deuxième puissance économique mondiale, sa priorité est désormais de consolider son système politique et de le promouvoir à l'étranger.
L'économie de la Chine ralentit fortement, paralysée par la politique du "zéro Covid", son image se dégrade... : la montée en puissance de la Chine n'est-elle pas en train de se compliquer ?
L'économie chinoise est en effet très affectée par la politique du zéro Covid, qui s'est traduite par de longs confinements, comme à Shanghai au printemps dernier. De nombreux expatriés de multinationales sont désabusés par rapport à leur situation et au marché chinois, et beaucoup ont quitté le pays. Les interactions avec l'étranger ont aussi subi un coup d'arrêt brutal, avec la baisse drastique des vols internationaux, des flux touristiques.
Quant à l'image de la Chine, elle s'est effectivement dégradée dans une partie significative du monde en raison de cette politique zéro Covid, mais aussi de la situation au Xinjiang, de la reprise en main de Hong Kong et, plus globalement, du durcissement politique observé en Chine depuis près d'une décennie.
Cependant, en parallèle, la diplomatie chinoise est restée très active, et a continué à promouvoir activement ses intérêts au niveau multilatéral. Et ce, même si le président Xi Jinping n'a pas quitté le pays pendant plus de deux ans et demi. La Chine a par exemple réussi à faire avancer les négociations du Partenariat régional économique global (RCEP), un immense accord de libre-échange entre 15 pays d'Asie-Pacifique signé en novembre 2020 et entré en vigueur en janvier dernier. Elle est également restée très active au sein des BRICS, dont elle a assuré la présidence cette année, et au sein de l'Organisation de coopération de Shanghai, dont le dernier sommet s'est tenu le mois dernier en Ouzbékistan en présence de Xi Jinping. Elle a aussi poursuivi la promotion ses technologies dans une partie du monde, en Afrique et en Amérique latine notamment.
En réalité, la Chine n'est pas isolée, même si on peut avoir cette impression vue de Bruxelles ou de Washington. Oui, son image s'est dégradée dans un nombre croissant de pays, y compris en Europe. Mais dans d'autres parties du monde, elle reste un investisseur actif, un fournisseur d'infrastructures de transports, de réseaux de télécommunication, de technologies... D'autant que les "nouvelles routes de la Soie" sont loin d'être enterrées. Même si projet phare de Xi Jinping a connu des revers dans certains pays (Sri Lanka, entre autres), il continuera d'être promu activement par la diplomatie chinoise dans les prochaines années.
La Chine a aujourd'hui le premier réseau diplomatique au monde, devant les Etats-Unis et la France, en nombre d'ambassades et de consulats. En parallèle, elle dispose du deuxième budget de défense, en hausse de 7 % cette année, et l'Armée populaire de libération continue à se moderniser et à s'entraîner activement, à travers ses manoeuvres dans le détroit de Taïwan et en Mer de Chine orientale, ou ses exercices communs avec la Russie et l'Iran, par exemple.
Quels sont les objectifs de cette diplomatie chinoise, très agressive envers l'Occident ?
Elle cherche à construire un réseau de partenariats alternatifs avec des pays qui, contrairement aux pays occidentaux, ne risquent pas de lui infliger des sanctions. Elle souhaite aussi limiter fortement sa dépendance aux Etats-Unis et à leurs alliés. Elle ne vise pas l'autosuffisance au sens strict, mais une réorientation de sa chaîne de production et de ses échanges commerciaux vers des pays qu'elle considère comme moins hostiles. La Russie en fait partie.
En parallèle à la promotion de ses propres initiatives, la Chine développe une stratégie d'obstruction : l'Organisation Mondiale de la santé (OMS) n'a ainsi pas pu mener une enquête indépendante sur l'origine du Covid-19. Plus récemment, au début de ce mois d'octobre, une majorité de pays, fédérés par la Chine, a voté contre la tenue d'un débat sur le Xinjiang au conseil des droits de l'homme de l'ONU.
Plus globalement, la Chine a la conviction qu'elle a les moyens de façonner un nouvel ordre mondial. Cela peut apparaître très ambitieux, mais la diplomatie chinoise continue de présenter le contexte actuel comme lui étant favorable.
Comment expliquer l'obsession de la Chine pour la stratégie zéro Covid ?
Là aussi, le système politique, l'idéologie, mais aussi la machine bureaucratique d'héritage soviétique, apparaissent plus déterminants que la rationalité économique, voire sociale et médicale. A cela s'ajoute la propagande. A force de marteler que les Etats-Unis et l'Europe gèrent mal la crise, à force de présenter des tableaux comparatifs - et difficilement vérifiables - du nombre de morts, il est possible que le Parti finisse par croire qu'il n'y a rien de bon en dehors de leurs frontières. Dans ce cadre rhétorique, faire appel à des vaccins occidentaux est une marque de faiblesse, qui va à l'encontre des principaux messages de la propagande.
Par ailleurs, la pression du chiffre, de la performance, pèse sur les dirigeants des provinces, des entreprises d'Etats. Cette pression est telle qu'ils font parfois du zèle dans l'application des directives du gouvernement central. Vue de l'extérieur, cette orientation pourrait conduire le régime à commettre des erreurs. Mais de son point de vue, le Parti ne considère pas que ce sont des erreurs, mais un renforcement de la confiance en soi vis-à-vis de l'impérialisme occidental.
La Chine est-elle capable de rattraper son retard technologique sur les Etats-Unis ?
En tout cas, elle s'organise vraiment pour y arriver depuis l'émergence des tensions technologiques sino-américaines. Elle a une stratégie réfléchie pour réduire sa dépendance aux technologies étrangères, une vraie volonté politique et investit massivement. Elle ne veut pas uniquement réduire sa dépendance dans le domaine des semi-conducteurs, où elle progresse très vite, mais aussi dans les machines qui fabriquent ces composants. Bref, elle veut maîtriser toute la chaîne de production technologique.
Les entreprises chinoises encore dans la course dans de nombreux domaines : pour la technologie quantique, la reconnaissance faciale, les smart cities, la monnaie digitale, entre autres, la compétition est ouverte... La Chine ne va pas forcément gagner sur tous les fronts, mais elle a une stratégie assez méthodique. Une question se pose bien sûr : peut-on innover durablement dans un système politique aussi fermé ? Difficile à dire. Mais je pense qu'on aurait tort de sous-estimer les capacités de rattrapage technologique de la Chine.
La Chine est-elle en train de se couper du monde ?
Avec une partie du monde. Xi Jinping souhaite réduire l'interaction de la Chine avec les pays occidentaux, c'est une tendance longue, qui concerne aussi les entrepreneurs, les journalistes, les chercheurs, les étudiants... Dans ce contexte, le dialogue dans les sommets bilatéraux et multilatéraux devient de plus en plus difficile, parce que des mondes parallèles se dessinent, qui fonctionnent selon des référentiels différents, s'éloignent de plus en plus et ne se comprennent (presque) plus.
