Hongkong a longtemps été considéré comme le coeur journalistique de l'Asie, le fer de lance de la liberté de la presse dans la région. Sa position géographique et son système politique unique avaient attiré les bureaux du New York Times, de l'AFP, de CNN, ou encore de Reuters. C'est aussi l'esprit téméraire des journalistes locaux, décrits comme "plus rapides que les Occidentaux" par l'ancien leader chinois Jiang Zemin, qui avait contribué à la prospérité du secteur.
"Aujourd'hui, je ne conseillerais à personne d'être journaliste à Hongkong," affirme Stacey Tsui, une reporter locale de 30 ans. Exilée en Europe depuis quelques mois, elle a décidé de "prendre une pause à l'étranger" pour se remettre de deux années qui ont mis en danger sa profession, ainsi que son avenir. En réponse aux manifestations géantes de 2019, les autorités chinoises ont imposé à Hongkong une loi sur la sécurité nationale en juin 2020. Cette loi cible le "terrorisme", la "sécession", la "sédition" et "l'interférence étrangère", autant de crimes à la définition suffisamment floue pour être instrumentalisés contre la société civile.
Rédacteur en chef limogé
Stacey Tsui n'a pas tardé à sentir l'étau se resserrer : son employeur principal, la Radio Television Hongkong (RTHK), n'a pas renouvelé son contrat en 2021, après une reprise en main éditoriale spectaculaire. Unique radio télévision publique de la ville, autrefois acclamée pour ses positions critiques, elle avait été accusée de parti pris contre le gouvernement par des politiciens pro Pékin, avant de virer de bord sous la contrainte. Son rédacteur en chef, Leung Ka-wing, a été limogé six mois avant son départ à la retraite et remplacé par le sous-secrétaire aux Affaires intérieures, Patrick Li Pak-chuen. Notre témoin, qui travaillait pour des émissions politiques, s'est donc retrouvée sans emploi : "Quand la ligne éditoriale est imposée et contrôlée par le gouvernement, on n'a plus besoin de journalistes pour faire un travail critique", soupire-t-elle.
Enchaînant les piges, elle a assisté en direct, via une vidéo en streaming, à la perquisition de la rédaction du quotidien Apple Daily, quelques mois plus tard, accusé d'atteinte à la sécurité nationale. La fermeture du journal pro démocratie le plus lu de la ville, en juin 2021, a été suivie, six mois plus tard, par la fermeture forcée d'un autre journal qui employait Stacey, le Stand News. "J'ai compris que j'avais participé à leur toute dernière édition en découvrant les images des rédacteurs en chef menottés, sur les réseaux sociaux, raconte-t-elle. J'étais bouleversée." Aujourd'hui encore, l'émotion reste vive lorsqu'elle évoque cette scène.
Quelques semaines après, début 2022, c'est le Citizen News qui arrête ses opérations volontairement, "pour la sécurité de ses employés". La jeune journaliste s'est rendue à l'évidence : "la "terreur blanche" [NDLR : une expression renvoyant à la répression politique] se répandait". C'est d'ailleurs ce que confirme le dernier rapport de la Fédération Internationale des Journalistes, qui constate que Hongkong est devenu une "cité de la peur" où le débat est "étouffé".
"Quand j'interviewais des personnes pour la télévision et qu'elles disaient quelque chose qui pouvait leur nuire, je me sentais extrêmement mal, explique Stacey. "Dois-je les stopper ? Flouter leurs visages ? Détruire le fichier vidéo ? Je peux envoyer des gens en prison si je ne fais pas assez attention, voire me retrouver moi-même en prison."
Autocensure
Président du Club des correspondants étrangers de la ville et directeur de l'école de journalisme de l'Université de Hongkong, Keith Richburg a constaté à quel point la nouvelle loi sur la sécurité avait modifié le profil des candidats. "Depuis 2020, on a observé une augmentation du nombre de candidatures des Chinois continentaux, et une baisse flagrante de celles d'élèves occidentaux et locaux."
S'il pense que "la gestion désastreuse du Covid-19" est en partie à blâmer, ce professionnel expérimenté est persuadé que les jeunes ne perçoivent plus Hongkong comme une ville sûre pour le journalisme. "On décourage les lycéens hongkongais de se lancer dans une carrière journalistique ici, et ils partent à l'étranger." Dans ce climat répressif, des centaines de journalistes hongkongais se retrouvent au chômage. "Nous avons perdu l'Apple Daily, le Stand News et le Citizen News, rappelle Keith Richburg. Trois grandes rédactions qui ne peuvent plus engager d'étudiants locaux."
"Sans journaux d'opposition, il n'y a plus de journalistes pour poser les questions qui fâchent", souligne-t-il. Ce qui aboutit à des articles sans esprit critique, dictés par l'autocensure. Le public n'est pas dupe : une étude menée par l'Université de Hang Seng datant de février montre que 20% des lecteurs pro démocratie ont évité de lire l'actualité en 2021, soit 5% de plus que l'année précédente.
Les journaux étrangers ont donc un rôle essentiel à jouer dans la préservation de la liberté d'expression. "Contrairement aux journalistes locaux, les journalistes étrangers bénéficient d'une sorte de protection, note Keith Richburg. Pour l'instant, le pire qui puisse nous arriver serait un non-renouvellement de visa ou une exclusion du territoire..."
