Face au mouvement historique de colère contre le racisme et les violences policières aux États-Unis, et à quelques mois de l'élection présidentielle, Donald Trump ne pouvait plus rester silencieux. Le président américain a lancé mardi les prémices d'une réforme (limitée) de la police, signant un décret interdisant les prises d'étranglement, sauf en cas de danger pour la vie du policier.
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Martelant sa volonté de restaurer la "loi et l'ordre" tout en rendant hommage à la douleur des familles de victimes qu'il venait de rencontrer en privé, le locataire de la Maison Blanche a affirmé qu'il fallait "rapprocher la police et les communautés, pas les éloigner". En signant ce décret, Donald Trump a déclaré vouloir offrir un "avenir sûr aux Américains de toutes les races, religions, couleurs ou croyances".
Mais ses mesures limitées ne devraient pas satisfaire les manifestants qui se mobilisent depuis la mort de George Floyd, un quadragénaire noir asphyxié par un policier blanc le 25 mai à Minneapolis, et qui réclament notamment l'interdiction pure et simple des prises controversées d'étranglement.
Des prises interdites "en surface"
Les manifestants ne sont pas dupes : si le décret présidentiel bannit ces fameuses prises d'étranglement - notamment responsables de la mort de George Floyd - , il lève cette interdiction dans les cas où "la vie d'un policier est en danger", a précisé Donald Trump dans les jardins de la Maison Blanche. Un détail qui revient à faire confiance à l'objectivité des policiers lors de situations sous pression, et qui pourrait disculper une grande partie des agents faisant usage de cette prise.
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Devant des représentants de son gouvernement, de la police et des parlementaires républicains, mais en l'absence notable des proches des victimes, Donald Trump a ainsi affirmé que "les Américains connaissent la vérité : sans la police, il y a le chaos, sans le droit, il y a l'anarchie et sans la sécurité, c'est la catastrophe".
Un pouvoir limité sur les services de police
Et ce n'est pas tout : le président américain n'ayant qu'un pouvoir limité sur les services de police, qui dépendent surtout des États et des villes, le décret utilisera le levier des subventions fédérales pour les "encourager" à respecter les "normes professionnelles les plus élevées". Une tâche immense, et presque insurmontable, alors même que le pays comprend 18 000 services de police différents, respectant chacun leur propre règlement.
La plupart autorisent l'usage d'une arme à feu dans les cas "objectivement raisonnables" - c'est-à-dire quand un agent pense "raisonnablement" que sa vie est menacée dans une situation évoluant rapidement. Cette justification explique notamment les rares condamnations de policiers, les jurés mettant rarement en doute la version d'un agent. Les limitations de l'usage de la force mortelle sont également rares.
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Selon le projet Use of Force, qui compile les règlements policiers du pays, moins de la moitié des 100 services de police les plus importants obligent un agent à tenter la "désescalade" avant de faire usage de son arme. Un tiers d'entre eux autorisent un policier à tirer sans sommation et moins de la moitié requièrent que l'agent épuise toutes les méthodes de substitution avant d'utiliser la force. Seulement 17 interdisent à un policier de tirer sur un véhicule en mouvement, sauf si celui-ci est utilisé comme une arme.
Et la tâche est rude : selon le projet Use of Force, seulement 28 des 100 plus grands services de police des États-Unis interdisaient jusqu'ici explicitement la méthode d'étranglement ayant entraîné la mort de George Floyd, ou la limitaient à des situations dans laquelle la force létale était autorisée.
Large immunité chez les policiers
Le décret signé par Donald Trump mardi ne fait pas non plus mention de l'immunité policière, dont bénéficient largement les forces de l'ordre dans le pays. Les policiers sont ainsi protégés des poursuites judiciaires pour usage excessif de la force lors d'une fusillade grâce au principe d'"immunité qualifiée" accordé par la Cour suprême.
Pour certains experts, la levée de cette protection forcerait pourtant les policiers à agir avec plus de prudence et de responsabilité. Pour preuve, les montants des indemnisations par les autorités locales aux victimes de violences policières sont énormes : en 2019, la ville de New York a déboursé 220 millions de dollars pour régler à l'amiable des plaintes contre la police. La ville de Denver a dû payer 10,6 millions de dollars aux familles de deux hommes qui souffraient de troubles mentaux et décédés en détention aux mains de la police en 2016 et 2017.
Mais pour Donald Trump, seul un "très petit" nombre d'agents commet des fautes, a-t-il souligné lors de son allocution, dans des remarques qui ont parfois pris des allures de discours de campagne. S'il a déploré la mort de George Floyd et d'autres victimes noires, le républicain, candidat à sa réélection en novembre, a depuis le début des manifestations esquivé le débat sur le racisme.
Un décret "pas à la hauteur" pour les démocrates
Le décret a rapidement été jugé "insuffisant" par l'opposition, comme l'a rapidement dénoncé Kate Bedingfield, porte-parole du candidat démocrate à la présidentielle Joe Biden, en accusant Donald Trump d'avoir passé son mandat à "détruire" les réformes adoptées sous Barack Obama.
La présidente démocrate de la Chambre des représentants, Nancy Pelosi, a également estimé que ces mesures n'étaient "tristement (...) pas à la hauteur des actions nécessaires pour combattre" le racisme et les violences policières qui tuent "des centaines de Noirs américains".
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Les démocrates ont inclus l'interdiction pure et simple des prises d'étranglement dans un projet de loi qu'ils pourraient faire adopter dès la semaine prochaine à la Chambre. Mais il est très peu probable qu'il passe en l'état l'étape du Sénat, à majorité républicaine.
Le seul sénateur républicain noir, Tim Scott, compte de son côté présenter un projet de loi qui ne devrait pas aller aussi loin. Des positions aux antipodes laissant augurer d'âpres négociations au Congrès, que Donald Trump a appelé à s'entendre sur des mesures allant plus loin.
