Voilà un défaut que n'a pas Jair Bolsonaro : la dissimulation. "Seul Dieu peut m'arracher au pouvoir", clame le président brésilien. De Rio à Manaus, tout le monde est prévenu : on ne se débarrassera pas de lui comme ça. A moins de dix semaines de l'élection présidentielle du 2 octobre (second tour prévu le 30), et alors qu'il vient d'annoncer sa candidature, ce 24 juillet, pour un nouveau mandat face au favori Lula, la jeune démocratie brésilienne n'a jamais paru aussi menacée depuis la fin de la dictature militaire en 1985.
Régulièrement agitée par Bolsonaro, la menace d'une "rupture" se précise. Voilà des mois que le dirigeant d'extrême droite (Parti libéral, PL) insinue qu'il pourrait ne pas reconnaître le verdict des urnes si, comme le lui prédisent les sondages, il perdait contre son adversaire du Parti des travailleurs (PT), l'ancien président Luiz Inácio Lula da Silva, au pouvoir de 2003 à 2011. Et pour cause : avec 27% d'intentions de vote, l'ex-capitaine d'infanterie devenu député de Rio de Janeiro, puis chef d'Etat, est le premier président brésilien à ne pas aborder une campagne de réélection en position de favori. Il est loin derrière Lula, qui, avec 48% des intentions de vote, pourrait l'emporter dès le premier tour.
Dans la roue de Trump
Voilà pourquoi Bolsonaro s'emploie à saper la confiance dans le système brésilien de vote électronique, l'un des plus sûrs et efficaces au monde. Pour lui, l'urne électronique ne peut être "auditée", d'où le risque de fraude, comme il l'a redit, ce 18 juillet, devant un parterre d'ambassadeurs. Mais c'est faux : le dispositif émet un rapport qui détaille le nombre de voix de chaque candidat. Depuis son entrée en vigueur, en 1996, aucune fraude n'a été constatée. Bolsonaro l'assure pourtant : le Tribunal supérieur électoral (TSE), qui organise le scrutin, roule pour Lula. "Bolsonaro sait qu'il va perdre, appuie son adversaire, impassible. Il veut donc faire du grabuge, avant, pendant et après les élections. Comme Trump." "Clairement, il suit le modèle Trump, confirme le politologue Carlos Augusto Poggio. Or nos institutions sont plus fragiles que celles des Etats-Unis, qui ont stoppé l'ex-président."
"Soit nous tenons des élections propres, soit il n'y aura pas d'élections du tout !", menaçait, il y a un an, le président. Sa proposition : adjoindre une imprimante aux urnes électroniques. Chaque électeur quitterait l'isoloir muni d'un justificatif papier de son vote, preuve que sa voix aura bien été prise en compte. Mais le parlement a refusé d'entériner cette violation du principe du secret électoral. Et cela, malgré la colonne de chars que le chef des armées Bolsonaro a fait défiler au même moment sous les fenêtres du Congrès. A défaut de "vote imprimé", Jair Bolsonaro réclame maintenant un décompte parallèle des suffrages, qui serait tenu par l'armée afin... "d'améliorer la confiance dans le résultat".
Pour la chercheuse Estefania Barboza, qui travaille sur les "nouveaux autoritarismes", la spirale de l'escalade est en place : "Nous assistons au ralenti à un nouveau 6 janvier 2021", dit-elle, en référence à l'assaut du Capitole à Washington. Dès le lendemain de ces événements, Bolsonaro brandissait d'ailleurs la menace d'un "problème plus grave encore qu'aux Etats-Unis". Le fait est que le "Trump des tropiques" est mieux placé que l'ex-président américain pour obtenir le soutien de son armée. Après la dictature, les généraux et autres officiers supérieurs s'étaient mis en retrait de la vie politique. Aujourd'hui, ils détiennent six portefeuilles ministériels et 3041 postes dans la fonction publique !
L'institution militaire avaliserait-elle un coup de force si le locataire du Planalto refusait de partir ? C'est la grande inconnue de ce scrutin de tous les périls. Les tensions montent entre les militaires et le TSE, ce qui n'augure rien de bon. Face à une crise annoncée, le tribunal a involontairement fait entrer le loup dans la bergerie en invitant un représentant de l'armée à siéger dans la commission chargée de superviser le scrutin. "L'objectif était d'obtenir l'aval militaire au processus électoral pour éviter tout risque de contestation du résultat, explique la professeure Barboza. Or l'armée, qui n'avait auparavant jamais contesté l'urne électronique, endosse désormais les questionnements de Bolsonaro..."
"Des civils armés idéologisés"
De là à dire qu'elle se laisserait instrumentaliser pour le maintenir coûte que coûte au pouvoir, il n'y a qu'un pas que beaucoup hésitent à franchir. "Si le président est encore toléré, c'est précisément parce qu'il est sur le départ", dit-on dans l'entourage de Lula. Sur le sujet, l'armée est divisée. "Une tension existe entre ceux qui défendent la politisation de l'institution et les partisans de la neutralité, décrit le politologue Frédéric Louault. Toutefois, le scénario le plus favorable pour les forces armées serait le maintien en place de Bolsonaro. Un retour de Lula signifierait leur retrait généralisé du pouvoir. A moins qu'elles ne négocient le maintien de certains postes."
Entretemps, le président distribue des privilèges aux militaires qui, par exemple, sont épargnés par la réforme des retraites et par les coupes budgétaires dans le budget de la défense. "Il essaie de les entraîner dans son jeu par tous les moyens, décrypte le politologue et juriste Oscar Vilhena Vieira. Cependant, les forces armées conservent une certaine retenue. L'inédit limogeage des chefs des trois armes en mars 2021 montre que le président fait face à une résistance." Selon l'ancien ministre de la Défense Raul Jungmann, les trois commandants avaient refusé d'obéir à une injonction un peu particulière du président : faire survoler le siège de la Cour suprême - le principal contre-pouvoir à Bolsonaro - par des avions chasseurs afin d'en briser les vitres. Du coté des forces de police, où les bolsonaristes sont nombreux mais moins disciplinés, la troupe reste calme. L'appel, lancé par un colonel dans la province de Sao Paulo, à se mobiliser le jour de jour de la fête nationale, le 7 septembre, pour donner les pleins pouvoirs à Bolsonaro a été peu suivi.
Le danger pourrait venir d'ailleurs, comme des paramilitaires de Rio ou "des civils armés idéologisés" - qui représentent un phénomène nouveau au Brésil, selon la politologue Lara Mesquita. De fait, sous Bolsonaro, la distribution de permis de port d'armes à feu a été multipliée par 5. Désormais, les particuliers détiennent davantage d'armes que la police. "Il y a zéro chance que le président incite ses partisans à se soulever", jure son fils aîné et chef de campagne Flavio Bolsonaro, sénateur, tout en refusant de dire si le père reconnaîtrait une éventuelle défaite.
Les Etats-Unis inquiets
A gauche, on ne veut pas céder à la panique. Ce serait "faire le jeu de Bolsonaro". "Une victoire nette de Lula découragerait toute contestation", estime son entourage. "Si Bolsonaro perd d'une courte tête, en revanche, la situation deviendra grandement instable", craint pour sa part le professeur Carlos Augusto Poggio. Une inquiétude alimentée par le choix d'un général, Walter Braga Netto, pour le poste de candidat à la vice-présidence au côté de Bolsonaro. Certains y voient le signe que ce dernier se tient prêt à mobiliser les casernes pour contester les résultats.
L'incertitude est telle que même les Etats-Unis s'inquiètent. Voilà un an déjà, Joe Biden dépêchait à Brasília le patron de la CIA William Burns pour sermonner le président brésilien. Lors du Sommet des Amériques, en juin, Biden a réitéré son message de vive voix. Selon la porte-parole du département d'Etat américain Kristina Rosales, "le président brésilien a assuré qu'il respecterait le résultat électoral. Nous allons prendre au sérieux cette déclaration". Face à la tentation putschiste de Jair Bolsonaro, la société civile réagit enfin. Une pétition en faveur de la démocratie, lancée le 26 juillet par des juristes, a recueilli plus d'un demi-million de signatures en seulement trois jours. Une autre pétition dite de "défense de la démocratie et de la Justice" est en préparation à la puissante Fédération patronale des industries de São Paulo - Etat qui représente à lui seul du tiers du PIB du pays - ce qui scelle le lâchage du président par les milieux d'affaires.
Mais à spéculer ainsi sur l'avenir, on en oublierait presque que Lula n'a pas encore gagné. Cela dit, précise a politologue Lara Mesquita, "Jair Bolsonaro peut encore gagner par la voie démocratique. Bolsonaro peut encore l'emporter dans les urnes, remarque la politologue Lara Mesquita. Il conserve le soutien du patronat. Et le train de mesures sociales [près de 8 milliards d'euros] qui vient d'être approuvé pourrait réduire l'insatisfaction des électeurs pauvres, frappés de plein fouet par la crise économique." Le capitaine Bolsonaro n'a pas dit son dernier mot.
