Sans l'innocenter sur le fond, la Cour Suprême du Brésil a annulé, le 15 avril, l'ensemble des condamnations au pénal contre l'ancien président dans l'affaire Lava-Jato. Et cela, à une très large majorité : huit juges contre trois. Luiz Inacio Lula da Silva ancien président devient éligible pour l'élection présidentielle de l'an prochain et pourra affronter Jair Bolsonaro.

Tel le chat de la légende, il faut croire que l'ancien président brésilien Luis Inacio Lula da Silva, ou "Lula," (2003-2010) possède neuf vies. Par un incroyable rebondissement, cette bête politique vient encore de ressusciter. Alors que voilà peu, tout le monde le donnait pour politiquement mort, le rapporteur de la Cour suprême du Brésil pour toutes les affaires liées au scandale de corruption Lava Jato ("lavage express") a décidé, lundi 8 mars, d'annuler toutes les procédures engagées depuis 2015 contre le fondateur du Parti des travailleurs (PT).

Sont ainsi rendues caduques toutes les accusations formulées depuis près de six ans par l'ex-juge Sergio Moro. Selon ce dernier (ultérieurement devenu l'éphémère ministre de la Justice de Bolsonaro et aujourd'hui largement discrédité), Lula avait bénéficié de pots-de-vin en provenance de la société pétrolière Petrobras sous la forme de quatre biens immobiliers. La preuve n'a jamais été apportée. Quatorze autres procédures en cours sont également frappées d'extinctions. Dans celles-ci, les onze juges de la Cour suprême devaient vérifier si l'ex-juge Moro avait agi avec partialité afin de briser définitivement la carrière de Lula. Le magistrat n'est donc sans doute pas mécontent de voir ces procédures-là s'éteindre...

L'ancien président, qui a passé 580 jours en prison de 2018 à 2019, retrouve, lui, tous ses droits civiques et redevient éligible à des fonctions politiques, y compris pour la présidence de la République.

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"Politiquement, cela change tout : selon un sondage publié le week-end dernier, Lula est en effet le seul candidat en mesure de battre le président Jair Bolsonaro à la présidentielle d'octobre 2022", observe le directeur exécutif de l'Observatoire politique de l'Amérique latine et des Caraïbes (OPALC) de Sciences Po. Dans l'hypothèse où il remporterait le scrutin, il s'agirait d'un formidable retournement de situation, doublé d'une résurrection quasi christique. Elle viendrait s'ajouter à la légende déjà fournie de cet animal politique qui est déjà mort plusieurs fois, avant de revenir à la vie, jusqu'au sommet du pouvoir.

Dans sa première vie, Lula baigne dans la misère. Septième d'une fratrie de huit, il naît en 1945 dans une famille pauvre du Pernambouc, dans la région du Nordeste. Par chance, il survit à sa condition de bébé, à la différence de quatre de ses frères et soeurs et d'innombrables enfants en bas âge de sa région natale, frappée par l'extrême misère. Même à l'échelle de son modeste village, la famille de Lula est considérée comme défavorisée. La fratrie mange rarement à sa faim. Alors qu'il est âgé de sept ans, la mère du futur président décide de migrer vers le sud pour s'installer à São Paulo dans l'espoir d'un avenir meilleur. Leur voyage en bus, avec le petit Lula agrippé aux jupons de sa génitrice, appartient à la mythologie "lulienne".

Deuxième vie : le gamin des rues. Alors que sa mère travaille comme domestique, Lula multiplie les petits boulots qui l'empêchent de suivre une scolarité normale. Vendeur d'oranges, cireur de chaussures, journalier : dans la banlieue industrielle de la mégapole São Paulo, le jeune Nordestin contribue par tous les moyens aux modestes revenus familiaux. Livré à lui-même, le "chat" Lula est assez malin pour échapper aux dangers de la grande ville. Le week-end, il se rend dans la mangrove pour pêcher des crabes et va dans la forêt ramasser du bois de chauffage. A quatorze ans, il trouve un emploi de "garçon-à-tout-faire" dans un bureau et reçoit sa première fiche de salaire en bonne et due forme.

Troisième vie : l'ouvrier. A l'âge de 16 ans, Lula abandonne définitivement sa scolarité lorsqu'il trouve un emploi de tourneur dans une usine sidérurgique de São Paulo. Un métier dangereux. En 1964, à l'âge de 19 ans, il perd un doigt, coupé par une machine-outil. Indemnisé par l'entreprise, il reçoit de quoi acheter un petit terrain et une voiture à sa mère.

Quatrième vie : le leader syndical. A partir de 1966, après une période de chômage, Lula, toujours dans la sidérurgie, devient syndicaliste, fréquente les militants communistes et grimpe les échelons d'une carrière syndicale au moment où la dictature brésilienne se durcit, notamment à partir de 1968. Ses talents de leader naturel s'imposent peu à peu. Lors des grandes grèves de 1979-1980, il est emprisonné. Proches d'intellectuels (comme le futur président sociologue Fernando Henrique Cardoso), des mouvements sociaux et des théologiens de la libération, Lula co-fonde le Parti des travailleurs (PT). La dictature, commencée en 1964, s'achève en 1985.

Les anciens présidents brésiliens Dilma Rousseff et Luiz Inacio Lula da Silva pendant un meeting pour lancer la candidature de Lula, le 25 janvier à Sao Paulo

Les anciens présidents brésiliens Dilma Rousseff et Luiz Inacio Lula da Silva pendant un meeting pour lancer la candidature de Lula, le 25 janvier à Sao Paulo

© / afp.com/Nelson Almeida

Cinquième vie : le candidat à la présidentielle. Dès 1989, Lula se présente à la magistrature suprême. Candidat du PT, il fait face à l'opposition de l'establishment qui voit en lui un dangereux gauchiste. La puissante chaîne TV Globo lui préfère largement le "play-boy" Fernando Collor de Melo. Empêtré dans un scandale de corruption, ce dernier démissionnera sans terminer son mandat. Lula est à nouveau candidat en 1994 et en 1998, battu à chaque fois par le social-démocrate Fernando Henrique Cardoso, alias "FHC".

Sixième vie : le président. La quatrième candidature est la bonne ! Le 1er janvier 2003, le président ouvrier prend ses fonctions dans un climat de liesse à Brasília, la capitale imaginée par l'architecte Oscar Niemeyer. Le président des pauvres est porté par une conjoncture économique exceptionnelle avec des cours des matières premières (pétrole, minerais, soja) très élevés qui lui permettent de mettre en place une politique sociale généreuse. Grâce au programme Bolsa Familia, des dizaines de millions de Brésiliens sortent de la misère. Leur ascension sociale leur permet d'atteindre le statut de Brésiliens pauvres et, pour certains, d'intégrer la classe moyenne.

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Septième vie : l'homme d'influence. Devant l'interdiction constitutionnelle de se présenter pour un troisième mandat consécutif, Lula, au faîte de sa popularité, propulse sa très peu charismatique "première ministre" Dilma Rousseff à la présidence en 2011. En coulisses, le matou matois prodigue ses conseils et tire des ficelles. Alors que le méga scandale de corruption Lava Jato, qui implique Petrobras et des dizaines de politiciens de tous bords, ravage le paysage politique, l'opposition se mobilise pour faire tomber Dilma Rousseff. En août 2016, un an et demi après sa réélection, l'impeachment est voté par le congrès. Et dénoncé par les partisans de Lula comme un "coup Etat institutionnel".

Une banderole appelant à la libération de l'ancien président Lula, devant la célèbre statue du Christ à Rio de Janeiro, le 14 avril 2018

Une banderole appelant à la libération de l'ancien président Lula, devant la célèbre statue du Christ à Rio de Janeiro, le 14 avril 2018

© / afp.com/DIEGO HERCULANO

Huitième vie : le prisonnier. Galvanisé par ses succès juridique et porté par l'opinion publique déçue par le Parti des travailleurs (PT), le juge Sergio Moro, de la région Curitiba (Sud), parvient à mettre en examen l'ex-président et à le faire incarcérer. Désormais veuf - son épouse Marisa est morte en 2017 -, il affronte pour la seconde fois de sa vie l'épreuve de l'enfermement. En janvier 2019, Jair Bolsonaro devient le premier président d'extrême droite du Brésil depuis la dictature (1964-1985). L'ex-président est alors considéré comme définitivement mort politiquement. Mais la décision du 8 mars 2021 vient de le remettre en selle. A 75 ans, "chat" Lula, peut envisager de commencer... une neuvième vie.