Ce n'est pas une bonne nouvelle pour la démocratie brésilienne : à moins d'un mois de la présidentielle (premier tour le 2 octobre), la bataille se livre sur le terrain miné des réseaux sociaux, où Jair Bolsonaro est roi. S'il brigue un second mandat en position défavorable dans les sondages, qui ne lui prêtent que 32% des intentions de vote contre 45% pour son prédécesseur Lula da Silva, c'est lui qui fait la course en tête dans l'arène numérique. Sur Facebook, Instagram, Twitter et TikTok, le président sortant et chef de file de l'extrême droite compte en tout 45,9 millions d'abonnés, alors que le patron de la gauche en dénombre "seulement" 16,1 millions.
Jair Bolsonaro, qui se laisse volontiers photographier pianotant sur son portable, maîtrise le langage percutant et outrancier d'Internet. Son "Quelle légitimité tu as pour parler de moi, espèce d'ex-prisonnier ?", lancé à Lula lors de leur face-à-face télévisé de la fin août, semble avoir été pensé sur mesure pour faire le buzz sur les réseaux sociaux. Peu importe que les condamnations pour corruption qui ont conduit son adversaire en prison aient été annulées. Sur sa page Instagram, cette punchline a reçu... 1,3 million de "likes".
Il y a quatre ans, l'outsider Bolsonaro, qui ne disposait alors que de 8 secondes quotidiennes de spots télévisés, avait réussi à se faire élire grâce à sa campagne sur ces plateformes interactives qui suscitent un réel engouement au Brésil. "Aujourd'hui encore, il tire sa force politique des réseaux sociaux, où il maintient ses troupes mobilisées, observe le journaliste Pedro Doria, fondateur de la lettre d'information Meio. La gauche vieillissante accuse, elle, un retard considérable dans ce domaine. Les lieutenants de Lula sont les mêmes qu'il y a vingt ans, lorsqu'il est arrivé au pouvoir. Or le Brésil a changé."
Une guerre d'influenceurs
Le géant latino-américain compte aujourd'hui plus d'un smartphone par habitant (242 millions de téléphones dits "intelligents" pour 214 millions d'habitants). Le patron du Parti des travailleurs (PT), lui, se refuse toujours à en avoir un. Lula est un homme de contact, un tribun qui arpente les podiums et bat le pavé pour parler au peuple "les yeux dans les yeux". Sur Twitter, Facebook ou Instagram, il cultive une posture de chef d'Etat, communiquant dans un langage guindé qui lui correspond fort peu. Plus propice à son talent d'orateur, la télévision reste, certes, stratégique dans la campagne. Les interviews des principaux candidats ont en effet battu des records d'audience.
Or, explique Fabio Malini, coordinateur du Laboratoire d'études de l'image et de la cyberculture à l'université de l'Espirito Santo, "les réseaux sociaux se sont définitivement imposés dans le débat public et occupent une place croissante dans la communication politique". Spécialisé dans la dynamique de ces nouveaux médias, il assure cependant que Jair Bolsonaro a perdu du terrain dans son arène de prédilection. "Au-delà des candidats eux-mêmes, la bataille qui s'y livre oppose également leurs écosystèmes, développe Malini. Celui du chef de l'Etat comprend encore certaines figures publiques suivies par des millions d'internautes, comme ses fils [engagés en politique, NDLR] ou les principaux pasteurs évangéliques, qui le soutiennent. Mais sa pratique du pouvoir lui a fait perdre des alliés de poids." Soutien avéré, le joueur Neymar n'appelle pourtant pas à voter pour lui. Lula, lui, bénéficie du ralliement d'influenceurs populaires et de stars du show bizz, comme la chanteuse Anitta, forte de ses 62,5 millions d'abonnés, pour ne citer que le réseau Instagram.
Pourtant, l'inquiétude gagne la gauche. Et pour cause : au Brésil, 7 internautes sur 10 s'informent grâce aux réseaux sociaux, où la désinformation est mollement combattue par les plateformes. De surcroît, nombreux sont ceux qui utilisent la messagerie WhatsApp, où les fausses informations circulent encore plus librement. En 2018, il était question de biberons en forme de pénis que Fernando Haddad, le candidat du PT battu au second tour par Jair Bolsonaro, aurait eu l'intention de distribuer dans les crèches s'il était élu...
"Un doublé entre communication officielle et désinformation"
Cette année, le bruit court que Lula s'apprêterait à fermer les temples évangéliques an cas de victoire. L'infox a atterri sur pas moins de 142 millions de profils sur le seul réseau Twitter, selon un décompte de l'institut Bites. Et "les démentis s'avèrent contre-productifs", observe André Eler, son directeur adjoint. Pendant ce temps, la première dame, Michelle Bolsonaro, fervente pentecôtiste et excellente oratrice, court les cultes pour jurer que la bataille oppose "le bien contre le mal". "Nous assistons à un doublé très bien ficelé entre communication officielle et désinformation, décrit le journaliste Pedro Doria. L'info qui passe à la télé correspond à l'infox diffusée sur les messageries et les réseaux sociaux." Résultat, Jair Bolsonaro a désormais 18 points d'avance sur Lula parmi les évangéliques (un quart de l'électorat). Pas de doute, son spin doctor et fils "numéro 2", Carlos Bolsonaro, est un fin stratège.
Pour faire face à "pitbull", son surnom, le PT a recruté le jeune député André Janones, 38 ans, un pur produit des réseaux sociaux. Cette figure montante du populisme évangélique compte 7,9 millions d'abonnés sur Facebook, soit une fois et demie plus que Lula lui-même. Désormais en première ligne sur les réseaux sociaux, André Janones évite à Lula d'avoir à affronter directement la force de frappe des Bolsonaro. Insultes, montages d'un goût douteux, comme celui montrant le chef de l'Etat plié en deux sur les WC : celui que l'on appelle "le troll de la gauche" emploie les mêmes armes que l'adversaire. Ce serait, dit-il, "la seule manière d'affronter le bolsonarisme".
