Tremblement de terre sur la scène politique brésilienne. Un juge de la Cour suprême a annulé lundi toutes les condamnations pour corruption visant l'ancien président Luiz Inacio Lula da Silva. Cette décision surprise rend du même coup l'icône de la gauche brésilienne à nouveau éligible, et bouleverse l'échiquier politique à seulement un an de la prochaine présidentielle.
Selon un récent sondage, Lula apparaît en effet comme le seul candidat capable de battre Jair Bolsonaro lors du prochain scrutin en 2022. Près de 50% des personnes interrogées se disaient ainsi prêtes à voter pour lui, contre 44% pour le président sortant d'extrême droite. Mais attention toutefois, si la décision du juge rebat les cartes de l'élection pour le moment, Lula n'est pas blanchi pour autant.
Nouveaux procès devant un tribunal fédéral de Brasilia
Le juge Edson Fachin a motivé sa décision, en estimant que le tribunal de Curitiba qui avait condamné Lula dans quatre procès n'était "pas compétent" pour juger ces affaires. Mais celles-ci ne disparaissent pas pour autant, et doivent désormais être rejugées par un tribunal fédéral de Brasilia. Sur le fond, l'ex-président pourrait donc à nouveau être condamné.
Peu de chances cependant que le jugement soit rendu suffisamment tôt pour l'empêcher de se présenter, d'après Maître Charles-Henry Chenut, avocat associé du cabinet franco-brésilien Chenut Oliveira Santiago. "Selon la loi 'Ficha limpa', un candidat à la présidentielle ne peut pas être condamné au Brésil. Or les délais judiciaires sont tellement longs dans le pays, qu'il apparaît très peu probable que Lula puisse être jugé, et éventuellement condamné, avant sa déclaration de candidature. Donc cela renverrait le jugement à une date ultérieure."
Dans le cadre de l'opération anticorruption "Lavage express" (Lava Jato), Lula avait été accusé de recevoir des pots-de-vin pour favoriser des entreprises du bâtiment dans l'octroi de marchés publics, notamment liés à la compagnie pétrolière d'État Petrobras. Mais les condamnations prononcées par le tribunal de Curitiba ont été discréditées depuis. Le site The Intercept Brasil a ainsi révélé, en 2019, de nombreux messages échangés sur Telegram entre les procureurs et le juge de l'époque Sergio Moro, devenu ensuite ministre de la Justice de Jair Bolsonaro.
La première condamnation, de 10 ans et 8 mois de réclusion contre l'ancien président, portait sur un appartement triplex en bord de mer que Lula aurait reçu de la part d'une société du BTP. La deuxième portait sur des travaux de rénovation financés par deux groupes du bâtiment dans une propriété rurale à Atibaia, dans l'État de Sao Paulo. Ces deux condamnations avaient été confirmées en appel. Il avait aussi été condamné en première instance dans deux affaires pour des irrégularités présumées sur des dons versés par des entreprises à l'Institut Lula.
Recours du procureur général du Brésil
À ce stade, la menace la plus directe pesant sur une éventuelle candidature de Lula est le recours que le bureau du procureur général du Brésil entend déposer devant la Cour suprême réunie en séance plénière, afin d'annuler la décision du juge Edson Fachin. Selon le quotidien brésilien O Globo, la procédure devrait être lancée dans les prochains jours.
"Si le bureau du procureur général interjette appel, la Cour suprême pourrait revenir de manière collégiale sur la décision ayant rendu le tribunal de Curitiba incompétent. Si tel était le cas, les condamnations à l'encontre de Lula recouvreraient leur validité", décrypte Me Charles-Henry Chenut. Dans ce cas figure, l'ex-président serait donc à nouveau empêché de se présenter en 2022.
Une perspective qui explique sans doute la réaction prudente des dirigeants du Parti des travailleurs (PT), à l'annulation des condamnations visant leur mentor. "Nous attendons l'analyse juridique de la décision du juge Fachin, qui a reconnu avec cinq ans de retard que Sergio Moro n'aurait jamais dû juger Lula", a ainsi déclaré sur Twitter Gleisi Hoffman, présidente du parti.
La crainte ? Que de nouveaux rebondissements viennent alimenter le feuilleton judiciaire. "Il y a seulement deux jours, personne ne s'attendait à ce que les condamnations contre Lula puissent être levées. Donc on n'est pas à l'abri de nouvelles surprises", confirme Me Charles-Henry Chenut. La suite au prochain épisode donc.
