En novembre, la commission scolaire d'un comté du Kansas a annoncé le retrait de la circulation de 29 livres dans les bibliothèques scolaires, parmi lesquels L'OEil le plus bleu de Toni Morrison, La Servante écarlate, dystopie de Margaret Atwood et They Called Themselves the K.K.K., une histoire du Ku Klux Klan. Le même mois, une autre commission scolaire, en Virginie, a demandé la mise à l'index des ouvrages "à caractère sexuel", après la plainte d'une mère d'élèves choquée par 33 Snowfish d'Adam Rapp, qui traite d'ados SDF, de prostitution, d'abus sexuels et de drogue. "Je crois que l'on devrait brûler ces livres", a déclaré l'un des membres de la commission.
Au Texas, un élu républicain a envoyé une liste de 850 titres aux bibliothèques en leur demandant d'identifier, sur les rayonnages, ceux dont le contenu pourrait créer chez les élèves "un sentiment de gêne, de culpabilité ou d'angoisse" dû à leur race ou à leur sexe. Parmi les ouvrages sulfureux, Les Confessions de Nat Turner de William Styron, l'histoire d'une révolte d'esclaves, et L'OEuvre de Dieu, la part du diable de John Irving, qui parle d'un obstétricien avorteur.
Un moyen pour les républicains de mobiliser leur base électorale
Partout aux Etats-Unis, les appels à la purge de romans qui dénoncent les faits de racisme et défendent la cause LGBTQ se multiplient. Il y a une "hausse sans précédent" des tentatives de censure, affirme Deborah Caldwell-Stone, responsable de l'Association des bibliothèques américaines. Rien que de septembre à novembre, elle a enregistré 330 réclamations, soit davantage que les 156 recensées en 2020.
L'offensive nationale actuelle est instrumentalisée par le Parti républicain. Celui-ci exploite les frustrations et le malaise des parents d'élèves, furieux des fermetures d'écoles pour cause de pandémie, de l'imposition du port du masque et de l'enseignement qui, selon eux, va trop loin au nom de la diversité. Certes, le contenu sexuel, violent et transgressif de certains ouvrages peut choquer les parents. Et l'on peut se poser des questions légitimes sur l'enseignement au lycée. Faut-il privilégier des romans centrés sur l'histoire de jeunes Noirs ou de transgenres, ou plutôt les classiques de la littérature américaine ? Mais en réalité, les républicains ne s'intéressent pas au débat pédagogique. Leur offensive vise à mobiliser la base au moyen d'une guerre culturelle. Glenn Youngkin, élu récemment gouverneur de Virginie, en avait fait le thème central de sa campagne, avec un spot télé dans lequel une mère d'élève critiquait le contenu très "cru" de Beloved de Toni Morrison sur l'esclavage, que son fils étudiait en terminale.
C'est la riposte des conservateurs blancs à la vague Black Lives Matter, après la mort de George Floyd, qui a entraîné un débat sur le "racisme systémique" dans la société. C'est aussi dû au changement démographique. "Les Blancs ne sont plus majoritaires chez les moins de 18 ans et ne le seront plus dans la population en 2040, explique Emily Knox, professeur à l'université de l'Illinois et auteure de Book Banning in 21st-Century America. Les tensions actuelles sont liées à ça."
Une volonté de censure de tous les bords politiques
A l'origine de l'agitation actuelle, le groupe d'activistes conservateur No Left Turn in Education épingle sur son site une soixantaine de livres qui "propagent des idéologies radicales" afin "d'endoctriner les enfants". Ces ouvrages, disent-ils, "dénigrent notre nation et ses héros, révisent notre histoire." En clair, ils représentent les Noirs comme des victimes et les Blancs comme leurs oppresseurs.
Aux Etats-Unis, Il y a toujours eu des initiatives pour faire interdire des livres, et la gauche n'est pas en reste. L'an dernier, les ayants droit du Dr Seuss, monstre sacré de la littérature enfantine des années 1950, ont ainsi retiré de la vente six albums jugés racistes. Un district scolaire de Californie a éliminé du programme Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur de Harper Lee, qui parle d'injustice raciale dans les années 1930, et Des souris et des hommes de John Steinbeck, dont l'action se déroule au temps de la Grande Dépression, pour leur côté "problématique". "Ils utilisent de manière répétée le mot 'nègre', présentent les Noirs de manière négative" et "ont été écrits avec le prisme d'un auteur blanc", affirme un communiqué.
Face au mouvement national de censure lancé par les conservateurs, certains contre-attaquent. Au Texas, des bibliothécaires se sont mobilisés et bombardent les élus de tweets et de lettres. En Pennsylvanie, des lycéens rendus furieux par la censure dans leur établissement ont manifesté et créé un "club des livres bannis". Ils ont finalement eu gain de cause, comme au Kansas et en Virginie, où le district a remis les titres interdits en circulation. Ces polémiques ont au moins un effet positif : elles font lire ! Après la campagne du gouverneur Youngkin, les ventes de Beloved se sont envolées.
