Il y a souvent beaucoup d'enseignements à retenir des mémoires des chefs d'Etat, surtout quand il s'agit d'ouvrages écrits directement par leurs auteurs, évoquant les difficultés concrètes auxquelles ils sont confrontés dans l'exercice du pouvoir. Nicolas Sarkozy avait expliqué dans Tempêtes à quel point l'administration française constituait un frein puissant à tout ordre donné du sommet de l'Etat, y compris quand le Président lui-même déploie une énergie considérable.
Aux Etats-Unis, le frein n'est pas l'Etat mais le Parlement, composé du Sénat et de la Chambre des Députés. Comme l'avait déjà noté Tocqueville en son temps, le système américain est plus démocratique que le système français, le président devant consacrer une grande partie de son temps à négocier avec l'opposition mais aussi avec les membres de la majorité dont l'obsession est de défendre les intérêts économiques de leurs territoires, lesquels ne sont pas toujours compatibles avec l'agenda national. Les parlementaires américains, par rapport aux Français, disposent de moyens considérables pour travailler, et défendent leur territoire avant l'intérêt général. Rappelons que les Etats-Unis ne comptent que 100 sénateurs (deux par Etat). Ce qui est rare a de la valeur.
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Dans son livre Une Terre Promise (A Promised Land), Barack Obama raconte avec luxe de détails les difficultés auxquelles il a dû faire face pour faire voter son plan de relance appelé Recovery Act en 2009. Il s'agissait, pour faire face à la récession la plus importante depuis les années 1930, de relancer l'économie américaine sur un mode keynésien. Le Recovery Act comprenait des allocations-chômage complémentaires, des aides aux Etats fédérés, des baisses d'impôts pour les ménages et les entreprises et des investissements dans les infrastructures pour un montant total de près de 800 milliards de dollars.
Le livre d'Obama montre la distance extraordinaire qui existe entre les modèles économiques appris à l'université et la réalité de la décision politique dans une démocratie. A l'université, on combat une récession en augmentant les dépenses publiques (le "G" des modèles) à une vitesse telle que le PIB ("Y") monte jusqu'à ce que l'emploi ("L") reprenne. Ce modèle keynésien est juste. La difficulté, technique, consiste à trouver les montants pertinents correspondant au G nécessaire pour atteindre la cible de Y et de L.
La difficulté de faire passer "l'Obamacare"
Une fois que les économistes ont fourni le résultat de leurs calculs au président, celui-ci doit convaincre la population et les parlementaires. Dans une démocratie parlementaire hétérogène de 330 millions d'habitants et dans une situation de crise anxiogène, il faut être doté d'une exceptionnelle capacité de simplification des situations complexes pour traduire un modèle en une histoire simple, ce qui demande une intelligence et un talent dont Obama est particulièrement doté. Ainsi, quand il résume la théorie keynésienne : "L'idée était d'injecter de l'argent dans l'économie jusqu'à ce que les rouages se remettent en marche, jusqu'à ce que les familles soient de nouveau suffisamment en confiance pour changer leur ancienne voiture contre une neuve et que les sociétés innovantes jugent la demande suffisante pour recommencer à fabriquer de nouveaux produits".
Convaincre le parlement n'est pas plus simple: "Essayer de faire adopter au Congrès une loi décrétant les plus grandes dépenses d'urgence en un temps record serait un peu comme faire avaler une vache à un python". Les batailles parlementaires réelles, dont la retranscription dans le livre d'Obama fait ressortir l'aspect laborieux, ennuyeux et usant, n'ont rien à envier à celles de House of Cards.
Faire passer la loi sur l'Obamacare, qui visait d'une part à fournir une couverture santé aux millions d'Américains (souvent des indépendants) qui n'en étaient pas pourvus et d'autre part à réguler des abus inhumains du système américain (comme le plafonnement des remboursements de frais de santé par les assureurs, qui pouvaient empêcher des personnes qui avaient cotisé de terminer une chimiothérapie anti-cancéreuse), fut encore plus difficile. Non seulement la loi était techniquement complexe, mais le climat politique commençait à être miné par la montée du populisme et des fake news, relayées sur les réseaux sociaux et, souvent, par les chaînes d'informations en continu.
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Obama explique que, dès sa campagne électorale, le succès remporté par la gouverneure de l'Alaska Sarah Palin montrait à quel point la notion de vérité était dévalorisée dans le débat public, et annonçait le succès de Trump. Obama souligne un problème auquel tous les pays développés sont confrontés, à des degrés divers : la difficulté pour un Etat-providence de fonctionner (et, plus encore, de développer de nouvelles solidarités) quand les citoyens n'ont plus le sentiment d'appartenir à la même société. Ce sujet mine même un pays comme la France qui, pourtant, n'est pas communautariste. Quand des groupes religieux ou idéologiques vivent en scission avec les lois de la République, les mécanismes de mutualisation et de redistribution deviennent illégitimes aux yeux d'une part croissante de la population et l'Etat-providence dépérit. C'est un immense problème auquel Obama n'a pas su répondre.
Son livre est captivant, bien écrit et cohérent. Obama apparaît tel que d'anciens ministres ou conseillers de présidents de la République qui l'ont rencontré me l'ont décrit : intelligent, dur, froid, un peu idéologue, avec un humour limité, frisant parfois le mépris. Ce mépris, il en use avec son prédécesseur George W Bush, avec la plupart de ses opposants d'ailleurs, comme avec Nicolas Sarkozy, dont il attaque le caractère et le physique. Cette autobiographie contraste de ce point de vue avec celle de Tony Blair (Mémoires, chez Albin Michel), publiée il y a tout juste dix ans. Blair est lui aussi brillant, sincère et, à la différence d'Obama, sympathique et drôle. Voici ce qu'il dit de Sarkozy, une description que, comme Français éprouvant, je dois l'avouer, beaucoup de sympathie pour l'ancien Président, je préfère à celle d'Obama: "Nicolas affiche des dehors qu'un étranger (voire un proche) peut trouver arrogant mais qui, selon moi, définissent dans une certaine mesure l'esprit de la France et en font un pays si passionné, intéressant et extraordinaire."
