Aucune série Netflix ne lui a encore été consacrée, mais ce n'est qu'une question de temps. En attendant, le narcotrafiquant Nemesio Oseguera Cervantes, alias "El Mencho", travaille à sa légende... en bombardant les réseaux sociaux de vidéos guerrières. L'une d'elles, diffusée en mars, rappelle le film Mad Max. On y voit des hommes, perchés sur de monstrueuses camionnettes blindées avec des plaques d'acier, qui paradent, mitraillette en main, dans la localité d'Aguililla, dans l'ouest du pays. Sur leurs gilets pare-balles, quatre lettres : "CJNG" - pour cartel de Jalisco Nueva Generacion, l'organisation mafieuse d'El Mencho. En pleine croissance, elle est présente dans 23 des 32 Etats mexicains.
La tête de cet ancien policier de 54 ans a été mise à prix par l'Agence antidrogue américaine (DEA) pour 10 millions de dollars. Les drogues de synthèse fabriquées dans ses laboratoires clandestins, dans les montagnes du Jalisco (ouest), inondent le marché américain, mais aussi l'Europe et l'Océanie. "Le roi du fentanyl, c'est lui", explique David Saucedo, spécialiste du crime organisé, en référence à cet opioïde 50 fois plus puissant que l'héroïne qui fait des ravages aux Etats-Unis, où il a tué 37 000 personnes en 2019.
"Aucun narco n'a connu une ascension aussi spectaculaire, poursuit David Saucedo. En dix ans, il a créé une multinationale du crime concurrente du puissant cartel de Sinaloa, déstabilisé par la condamnation, en 2019 aux Etats-Unis, de son chef, Joaquin 'El Chapo' ['le Petit'] Guzman." Les deux partagent les mêmes origines pauvres et une volonté féroce de s'imposer, mais la comparaison s'arrête là. El Mencho est bien plus discret qu'El Chapo, qui fut conduit à sa perte par son goût pour la médiatisation.
Pendant la crise du Covid-19, le parrain joue les bienfaiteurs
Né en 1966 dans une famille de paysans de six enfants, contraint d'abandonner l'école en primaire pour aider son père dans les champs, le jeune Nemesio part clandestinement aux Etats-Unis à l'âge de 14 ans, où il sera emprisonné à deux reprises, en 1986 et en 1994, pour port d'arme puis vente de drogue.
Expulsé vers le Mexique, le futur baron s'installe dans la ville de Tomatlan, dans l'Etat de Jalisco, où il intègre la police locale, corrompue. Le flic ripou travaille alors pour Ignacio Coronel, alias "Nacho Coronel", un des associés d'El Chapo. En 2010, à la mort de Coronel, tué par l'armée, El Mencho se dresse contre le cartel de Sinaloa. Corps démembrés, fusillades en série, bus incendiés... le CJNG s'impose dans l'ultraviolence.

L'ex-chef du cartel de Sinaloa Joaquin "El Chapo" Guzmán, ici lors de sa capture le 8 janvier 2017 au Mexique, a vécu comme un roi au Mexique au début des années 1990
© / afp.com/ALFREDO ESTRELLA
"Dans l'ombre d'El Chapo, El Mencho a diversifié ses activités, du vol de pétrole au trafic d'êtres humains", raconte Javier Oliva, spécialiste du narcotrafic à l'Université nationale autonome du Mexique. Il doit son ascension criminelle à sa belle-famille. Son épouse a 18 frères et soeurs, tous originaires d'Aguililla, qui "se chargent du blanchiment d'argent à l'international". Une association fructueuse. Pour cet expert, "El Mencho est largement responsable de la guerre des cartels, entre eux et contre le gouvernement." Plus de 34 000 morts par homicide ont été recensées dans le pays en 2020, presque autant que l'année précédente.
Pendant la crise du Covid-19, le parrain joue les bienfaiteurs. Les vidéos de ses tueurs distribuant des vivres dans les villages pauvres font un tabac sur la Toile. "De quoi lui garantir le soutien des populations locales, ajoute Javier Oliva. Son train de vie austère l'a longtemps protégé, mais c'est terminé." Sa descendance est visée : son fils et successeur présumé, Ruben Oseguera Gonzalez, alias "El Menchito" ("le Petit Mencho"), a été extradé, en février 2020, vers les Etats-Unis. Sa fille aînée, elle, a été arrêtée par la DEA, qui l'accuse de blanchiment. A la demande des autorités américaines, le gouvernement mexicain a bloqué, en juin 2020, 1 939 comptes bancaires liés au CJNG, abritant plus de 900 millions de dollars.
En réaction, El Mencho a fomenté un spectaculaire attentat à Mexico contre le chef de la police de la capitale. En juin dernier, 12 hommes déguisés en agents d'entretien ont ouvert le feu sur sa voiture, sur laquelle ils ont aussi lancé des grenades à fragmentation. Le haut fonctionnaire a été blessé, deux de ses gardes du corps et une passante sont morts.
Depuis, la rumeur dit que "l'ennemi public n° 1" se cache dans les montagnes escarpées du Jalisco. "Les jours d'El Mencho sont comptés, affirme Javier Oliva. Il est malade." Diabétique, il serait en effet atteint d'une grave insuffisance rénale. "Sa mort ou son arrestation provoquera une guerre de succession", prédit pour sa part David Saucedo. La violence mafieuse est sans fin.
