Il a parfois été reproché à Emmanuel Macron de ne pas s'être rendu en Amérique latine depuis le début de son premier mandat - sauf une fois : en Argentine, il y a quatre ans. Cette semaine, le président français se rattrape. En marge de la COP27 sur le climat à Charm el-Cheikh (Egypte), il a brièvement rencontré, mardi 8 novembre, son homologue vénézuélien Nicolás Maduro, qui préside aux destinées d'un pays pétrolier devenu une dictature. Pour justifier cette poignée de main, l'Elysée a indiqué vouloir relancer les négociations entre le gouvernement de Caracas et l'opposition, gelées depuis l'échec du dernier processus en octobre 2021 à Mexico. "On essaie de créer une dynamique pour la reprise des négociations".
Aujourd'hui, c'est le nouveau président colombien Gustavo Petro qui débarque en France pour rencontrer Emmanuel Macron vendredi. Il participera le même jour au Forum de Paris pour la Paix (au palais Brogniart) où il sera question entre autres de la Colombie. Egalement au programme officiel de Petro : une allocution devant des élèves de SciencesPo (mercredi), une rencontre avec la directrice générale de l'Unesco Audrey Azoulay et des ambassadeurs latino-américains et une entrevue avec Anne Hidalgo.
En recevant l'ex-guérillero et premier président de gauche de l'histoire de la Colombie, Emmanuel Macron aura évidemment en tête qu'il parle au meilleur "compañero" de Jean-Luc Mélenchon - lequel, dans une interview ce mois-ci à La Revue des deux mondes, accuse le locataire de l'Elysée d'avoir "crevé les yeux de 32 personnes [durant la crise des gilets jaunes] sans jamais s'être excusé ou repenti".
Pour paraphraser de Gaulle en Amérique du Sud en 1964, Petro et Mélenchon marchent "mano en la mano". Avant le premier tour de la présidentielle française, l'ancien maire de Bogota, lui-même en campagne électorale, a soutenu sans ambages le leader de la France insoumise. Au soir du premier tour, le 7 mai, il a même regretté qu'"en raison du sectarisme régnant en France", Mélenchon n'ait pas accédé au second tour. "Le dommage [ainsi] causé à l'humanité est énorme", n'avait pas hésité à tweeter Gustavo Petro, un chouïa grandiloquent. De son côté, le Français a soutenu le Colombien pendant la présidentielle du pays andin, les 29 mai et 19 juin, sans qu'on sache - mais c'est peu probable - si l'électorat local a fait cas des opinions de Mélenchon, qui voit l'Amérique latine comme une source de jouvence et le Venezuela, Cuba et tout projet révolutionnaire comme des sources d'inspiration.
Aucune rencontre Petro-Mélenchon ne figure à l'agenda officiel du palais de Nariño, l'Elysée colombien. Ce qui n'empêchera pas les deux hommes de se voir, si l'emploi du temps (très chargé) le permet. "Mais Emmanuel Macron n'apprécierait guère", croit savoir un fin connaisseur des relations franco-colombiennes. "Paris aurait même les moyens de l'en dissuader, poursuit-il. Car tous les trois mois depuis 2016, la France valide à l'ONU le document qui rend compte de la progression des accords de paix avec la guérilla Farc. Jusqu'à présent, la diplomatie française l'a systématiquement validé, sous le président Juan Manuel Santos (2010-2018) comme sous Iván Duque (2018-2022). Si elle ne le faisait pas sous Petro, ce serait un terrible revers pour ce dernier sur la scène politique colombienne."
Selon le Brésilien Lula, le Colombien Petro est "irréaliste"...
Ces dernières années les relations entre Paris et Bogota sont plutôt bonnes, après la séquence sous haute tension du début du siècle lorsque la Franco-colombienne Ingrid Betancourt était otage des Farc dans la jungle amazonienne pendant six ans. Sous l'ère Jair Bolsonaro - dont les relations avec Macron sont notoirement exécrables - Bogota avait gagné en importance en tant que contrepoids latino face au Brésil. Tel ne sera plus le cas à partir de l'investiture de Lula, le 1er janvier prochain, à la tête du géant lusophone (210 millions d'habitants, première économie latino).
Soit dit en passant, les relations entre Lula et Petro ne sont pas des plus chaleureuses. Lorsque les deux étaient simultanément en campagne, le Colombien avait cherché à se rapprocher du Brésilien... qui n'a pas pris la peine de donner suite à cette prise de contact. Pire : dans une interview au magazine Time au printemps dernier, Lula a sèchement fait la leçon à Petro qui annonçait vouloir suspendre l'exploration de tout nouveau gisement de gaz ou pétrole (sans arrêter l'exploitation des puits existants) : "Petro a le droit de faire toutes les propositions qu'il considère devoir faire, disait Lula, mais dans le cas du Brésil, c'est irréaliste. Dans le monde entier, c'est irréaliste. On a encore besoin de pétrole pendant un bon moment..." On voit par-là qu'il n'y a pas davantage de solidarité latino que d'unité des pays arabes, chacun défendant ses intérêts.
Certes, Lula et Petro convergent sur la question ukrainienne : le premier égratigne Zelensky ; le second estime que l'Union européenne est coresponsable de la guerre ; et aucun des deux ne condamne Poutine. Mais le dirigeant colombien a davantage d'affinités avec son jeune homologue chilien de gauche Gabriel Boric (36 ans) en fonction depuis mars dernier. Entre ces deux-là, la relation est excellente. Boric a appuyé Petro lorsqu'il était en campagne ; il l'a reçu à Santiago une fois élu ; et lui a conseillé de prendre ses distances avec le Vénézuélien Nicolás Maduro au motif qu'il n'appartient pas au monde démocratique.
Ceci explique sans doute cela : contre toute tradition, le président colombien a mis trois mois à se rendre chez son voisin. C'était la semaine dernière à Caracas. Petro a, à cette occasion, incité Maduro à reprendre les discussions avec son opposition et à revenir dans le jeu démocratique. Un effort manifestement coordonné avec les Etats-Unis (Petro avait rencontré le Secrétaire d'Etat Antony Blinken quelques semaines auparavant) et, aussi, avec la France, comme l'a montré la poignée de main Macron-Maduro, mardi en Egypte.
