Une campagne pour rien ? Justin Trudeau, l'étoile des libéraux canadiens, rêvait de pouvoir réaliser un troisième mandat et de retrouver une majorité, mais les Canadiens ne l'ont pas suivi. Pas complètement en tout cas. S'il a été réélu, sans panache, sa légitimité est sérieusement entamée. Le Premier ministre canadien n'a en effet pas réussi à redevenir majoritaire à l'issue d'élections législatives anticipées qu'il avait lui-même convoquées.

Après des débuts plutôt favorables et des sondages encourageants, Justin Trudeau a connu une campagne particulièrement compliquée, l'usure du pouvoir s'est fait sentir et la "Trudeaumanie" de 2015 semblait bien loin... Déjà en 2019, sa réélection s'était faite dans la douleur après une entrée fracassante en politique quatre ans plus tôt. Mais cette fois-ci, Justin Trudeau pensait que sa gestion de la pandémie l'aiderait à être facilement réélu.

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Sur le terrain, il a dû faire face à chaque déplacement à une foule de manifestants en colère contre les mesures sanitaires. L'un d'entre eux lui a même jeté des graviers. Toute la campagne a été un parcours du combattant pour l'ancien Premier ministre flamboyant qui promettait des "voies ensoleillées" au Canada en 2015.

Une victoire incertaine jusqu'au bout

D'après les résultats préliminaires publiés ce mardi par Elections Canada, qui organise le scrutin, le parti libéral obtiendrait 158 sièges, sous le seuil fatidique des 170 sièges pour constituer une majorité. Justin Trudeau sera donc contraint de former un gouvernement minoritaire, comme en 2019. Or c'est précisément pour sortir de cette situation qu'il avait déclenché des élections anticipées à la mi-août.

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"Les Canadiens nous renvoient au pouvoir avec un mandat clair pour parvenir à sortir de cette pandémie et aller vers un avenir meilleur", s'est toutefois félicité Justin Trudeau, affirmant qu'il était "prêt" pour ce nouveau mandat et heureux que les Canadiens aient choisi un "programme progressiste".

Jusqu'au bout, l'issue du scrutin semblait incertaine : les intentions de vote donnaient encore à quelques heures du scrutin les deux grands partis au coude à coude, autour de 31% d'intentions de vote.

La fin de la "Trudeaumanie"

"Ce n'est plus le Trudeau qui présentait le renouveau en 2015, et encore, la pandémie l'a aidé, il doit à la pandémie d'avoir encore cette popularité, analyse Geneviève Tellier, professeure de sciences politiques à Ottawa. C'est plus grave qu'une simple usure due au pouvoir, c'est carrément de la déception. Il avait tant promis...", ajoute-t-elle.

Même sur des thèmes comme "les changements climatiques ou la réconciliation avec les peuples autochtones" Justin Trudeau "n'a pas été le réformateur que beaucoup espéraient", renchérit Maxwell Cameron, de l'Université de la Colombie-Britannique.

Et finalement, pendant cette campagne en pleine pandémie, ce ne sont pas les images de bains de foule, qu'il affectionne tant, que les électeurs ont pu voir en boucle sur les télévisions, mais celles des manifestants qui lui hurlent insultes et menaces.

Même lors des débats, Justin Trudeau n'a pas réussi à briller, subissant les tirs nourris de ses rivaux qui ont dénoncé sans relâche ses calculs politiques - surtout sa décision de déclencher des élections en pleine pandémie alors que le parlement fonctionnait - et son inaction en matière d'environnement ou de politique étrangère.

Un gouvernement minoritaire, pour combien de temps ?

A quelques semaines de son cinquantième anniversaire, avec cette élection "la légitimité de Justin Trudeau risque d'être contestée au sein de son parti puisqu'il a raté son pari. Cela sera certainement son dernier mandat, commente Félix Mathieu de l'université de Winnipeg. Reste à voir en plus combien de temps il va tenir avec un gouvernement minoritaire" dont la durée de vie est en principe autour de 18 à 24 mois.

"Au final on peut vraiment se dire que c'est une campagne pour rien", souligne Félix Mathieu de l'université de Winnipeg, qui note que dans beaucoup de provinces "les sortants ont été systématiquement réélus".

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Les quelque 27 millions de Canadiens étaient appelés à élire les 338 députés que compte la Chambre des communes. Quand aucun des deux grands partis qui alternent au pouvoir depuis 1867 n'est en mesure d'obtenir une majorité des sièges au Parlement, le vainqueur doit composer un gouvernement minoritaire.

Les coalitions ne faisant pas partie de la culture politique canadienne, Justin Trudeau peut négocier le soutien d'une ou de plusieurs formations pour pouvoir gouverner. Pour cela, il a besoin de composer avec les plus petits partis comme le Nouveau Parti Démocratique (NPD, gauche) de Jagmeet Singh, qui a obtenu 26 sièges au Parlement, ou le Bloc québécois, formation indépendantiste.

S'il perd ses appuis, le Premier ministre canadien demeurera toutefois à la merci d'un éventuel vote de défiance dans les mois à venir. Il devrait cependant bénéficier du fait que les autres formations ne voudront pas repartir en campagne électorale dans les prochaines semaines ou les prochains mois.