Pour son premier voyage officiel en Europe, début février, Alberto Fernandez a prouvé qu'il maîtrisait l'art du tango, cette danse nationale syncopée qui repose sur les changements de rythme. Avec le pape François - son compatriote -, le président argentin a parlé de la pauvreté. Mais à Paris, changement de registre : il a annoncé son intention de légaliser l'IVG, toujours considérée comme un délit dans son pays.
"L'hypocrisie et moi, ça fait deux", a calmement expliqué le chef d'État, avocat de formation et homme pondéré, devant un parterre d'étudiants à Sciences po. Et d'illustrer son propos par une anecdote personnelle : lorsqu'il était enfant, sa mère, divorcée, ne put jamais se remarier car, jusqu'en 1987, la loi sur le divorce l'interdisait. "Une situation absurde", selon le nouveau président, installé à la Casa Rosada (l'Élysée de Buenos Aires) depuis le 10 décembre dernier.
Mais, avant de légaliser l'avortement, le président doit relever un autre défi, économique celui-là : résorber l'insoutenable dette, plus de 300 milliards de dollars, héritée de son prédécesseur Mauricio Macri (2015-2019). En 2018, ce président libéral avait en effet décroché un prêt de 57 milliards de dollars du Fonds monétaire international, le plus gros de l'histoire de l'institution. Visiblement, le FMI, alors dirigé par Christine Lagarde, estimait que l'ex-businessman saurait redémarrer le moteur de la troisième économie latino-américaine, perpétuellement grippé, et rétablir la crédibilité internationale de l'Argentine.
Six défauts de paiement depuis 1945
Celle-ci, il est vrai, avait été sérieusement égratignée par Cristina Kirchner (2007-2015) en raison de son soutien à Cuba et au Venezuela, de l'opacité de sa gestion économique et de son style conflictuel. Mais rien ne s'est passé comme prévu : Macri a laissé derrière lui un pays en récession, avec un chômage de 10,5 %, une inflation à 54 % (l'une des plus élevées au monde) et un niveau de pauvreté inédit : 40 %. Pis : dans ce pays réputé pour sa viande, la faim est devenue un problème qui touche des milliers d'Argentins. Un comble.
LIRE AUSSI >> En Argentine, la crise permanente
Par chance, cette nation de 45 millions d'habitants est aussi rompue aux crises qu'aux matchs de football. Au cours de son histoire, elle a déjà connu huit défauts de paiement, dont six depuis 1945 ! Le dernier en date, en 2001, reste dans les mémoires, avec ses manifestations monstres et une succession de quatre présidents en onze jours. L'Argentine avait ensuite remonté la pente, sous le mandat de Nestor Kirchner, grâce au boom des matières premières. La situation actuelle est autrement complexe.

Défi économique de l'Argentine : résorber l'insoutenable dette, plus de 300 milliards de dollars.
© / Dario Ingiusto / L'EXPRESS
Par sa tournée européenne, le président a voulu s'assurer le soutien des grands dirigeants avant d'entamer la cruciale renégociation avec le FMI, confiée à un jeune ministre de l'Économie, Martin Guzmán, 37 ans, disciple de l'Américain Joseph Stiglitz, "Prix Nobel" 2001. Objectif : trouver un accord de rééchelonnement de la dette avant fin mars. Déjà, l'Argentine a renoncé au dernier versement, de 13 milliards de dollars, qui devaient s'ajouter aux 44 milliards déjà perçus sous la présidence Macri.
Marges de manoeuvre limitées
"Ses premiers pas diplomatiques sont un succès", estime, à Buenos Aires, le politologue Rosendo Fraga. A Paris, Gaspard Estrada, spécialiste de l'Amérique latine à Sciences Po, renchérit : "C'est un homme habile, porté sur le dialogue. Il parle à tout le monde. Il s'est rapproché des États-Unis, ce qui n'est pas anodin compte tenu de leur poids au FMI. Il a aussi apaisé les relations avec Jair Bolsonaro, son voisin brésilien."
Cette capacité d'équilibriste peut lui permettre de maintenir la fragile cohésion sociale dans son pays. Mais ses marges de manoeuvre sont limitées. Pour éviter une fuite de capitaux, Fernandez a maintenu le contrôle des changes adopté récemment par son prédécesseur et limité à 200 dollars par mois l'achat de devises. Dans la même veine, tout achat effectué à l'étranger par carte de crédit est désormais soumis à une taxe de 30 %, ce qui dissuade les Argentins de partir en vacances hors des frontières.
Les tarifs des services publics sont par ailleurs gelés, tout comme le prix de l'essence. Ce qui a pour effet négatif de décourager les éventuels investisseurs intéressés par l'exploration des vastes réserves argentines de pétrole et de gaz de schiste. Les impôts et les taxes sur les exportations ont également été augmentés afin de renflouer les caisses de l'État. L'équilibre de l'Argentine est aussi précaire que celui d'un mouvement de tango.
