À ses yeux, la polémique est "incroyablement bizarre". Deux semaines après la publication du rapport Mueller sur les soupçons de collusion de Donald Trump avec la Russie, son ministre de la Justice William Barr est sur le banc des accusés. Mercredi, il a subi pendant plusieurs heures le feu des questions des démocrates de la commission judiciaire du Sénat, qui l'accusent d'avoir travesti les conclusions du rapport et de se conduire de manière partisane. Appelé à reproduire l'exercice ce jeudi devant la Chambre des représentants, il a laissé une chaise vide.

S'il estime avoir fait preuve d'un effort de transparence en publiant une version caviardée du rapport, long de plus de 400 pages, William Barr a aussi provoqué, par ses paroles et ses actes, l'agacement des opposants à Donald Trump. Alors que le rapport conclut que le président américain et son équipe ne se sont pas entendus avec la Russie pour remporter l'élection présidentielle - malgré plusieurs contacts -, il est moins affirmatif sur les accusations d'obstruction à la justice.

Des conclusions mi-rassurantes, mi-inquiétantes pour le locataire de la Maison Blanche, d'abord révélées dans une lettre plusieurs semaines avant la publication de l'enquête par son ministre lui-même, une méthode qui a fait grincer des dents. Ajoutez à cela la décision du même ministre de ne pas poursuivre Donald Trump pour obstruction, qui a inévitablement fait débat, et tous les ingrédients d'une nouvelle journée d'étincelles à Washington étaient réunis.

Le rapport Mueller, version William Barr

Et des étincelles, il y en a eu, quand la sénatrice démocrate Mazie Hirono a accusé William Barr d'avoir détourné sa fonction en faveur "d'une opération de relations publiques pour aider Donald Trump à se protéger". L'élue hawaïenne a rappelé par le menu ce qui est reproché au ministre de la Justice dans sa gestion du rapport Mueller. D'abord, son résumé de quatre pages, publié le 24 mars, soit plusieurs semaines avant que le rapport ne soit transmis au Congrès et rendu public. Outre le fait d'être rédigé par William Barr, ce qui, aux yeux des démocrates, justifiait de s'en méfier, il était reproché à ce texte de ne citer que des bouts de phrases du rapport pour appuyer son propos. Ainsi, rappelait Vox, si le ministre a inclus dans son résumé le passage qui juge Donald Trump et son équipe non coupables de collusion, il a omis le début de la phrase, selon lequel "la campagne entendait bénéficier électoralement d'informations volées et diffusées par les Russes".

Ensuite, sa conférence de presse quelques heures avant la publication d'une version censurée du rapport, le 18 avril. D'aucuns se sont d'abord agacés de voir le ministre mettre à nouveau en avant sa lecture des conclusions de l'enquête avant que les Américains ne puissent juger d'eux-mêmes, fut-ce peu avant l'heure fatidique. William Barr a ensuite été critiqué pour avoir singé l'une des expressions préférées de Donald Trump en déclarant plusieurs fois qu'il n'y avait, selon le rapport, "pas de collusion", et pour avoir semblé justifier sa décision de ne pas poursuivre le président pour obstruction à la justice par la "frustration" et la "colère" que provoquaient chez celui-ci l'enquête du procureur spécial et les soupçons de collusion, expliquait Reuters.

De quoi justifier des appels à la démission du ministre. "Vous pouvez être l'avocat du président ou le ministre américain de la Justice, mais pas les deux", a justifié le représentant démocrate et candidat à la présidentielle Eric Swalwell, que citait le Washington Post. Mercredi, lors de l'audition au Sénat, Mazie Hirono a elle aussi demandé le départ de William Barr.

La lettre "mesquine" du procureur spécial

L'intéressé a-t-il tendu le bâton pour se faire battre en intervenant ainsi ? Une fois le rapport publié, son contenu a vite été opposé à ses déclarations. Ainsi, lors de sa conférence de presse, il avait assuré que "la Maison Blanche a pleinement coopéré avec l'enquête du procureur spécial" et que Donald Trump "n'a pas cherché à priver le procureur spécial des documents et témoins nécessaires à son enquête", rapportait Politifact. Une formulation loin d'être innocente, notait le site de fact-checking, qui évitait d'avoir à dire que le président avait au mieux traîné des pieds face à Robert Mueller, au pire tenté de le faire limoger.

Interrogé mercredi à ce sujet par la sénatrice démocrate Dianne Feinstein, le ministre de la Justice a confirmé que vouloir se débarrasser du procureur spécial n'entravait pas nécessairement l'enquête, car le président aurait mis en avant un soi-disant "conflit d'intérêts", rapporte le New York Times. Sur cette base, "on peut penser qu'il aurait été remplacé", a fait valoir William Barr.

D'ailleurs, que pense l'ancien procureur spécial de tout cela ? Pour l'heure, Robert Mueller est aussi discret publiquement qu'il l'a été pendant son enquête. En revanche, il ne s'est pas privé de dire ce qu'il pense à William Barr, en termes certes diplomatiques. Dans une lettre révélée mardi et datée du 27 mars, soit trois jours après la publication du fameux résumé, l'ancien directeur du FBI écrivait que celui-ci ne traduisait pas "le contexte, la nature et la substance" des investigations. Il demandait aussi au ministre de la Justice de publier les résumés déjà contenus dans le rapport, ce qu'il n'a pas fait. Questionné par les sénateurs, William Barr a jugé que la lettre de Robert Mueller était "un peu mesquine" et probablement l'oeuvre d'un de ses assistants. Lors d'une première audition le 9 avril à la Chambre des représentants, le ministre avait déclaré ne pas avoir eu vent de réserves de l'équipe du procureur spécial au sujet de son résumé.

Et maintenant ? Le républicain Lindsey Graham, président de la commission judiciaire du Sénat, a annoncé mercredi qu'il n'appellerait pas Robert Mueller lui-même à témoigner. À la tête de la Chambre des représentants, les démocrates négocient la transmission d'une version non-caviardée du rapport Mueller avec William Barr. Si celui-ci refuse de la leur fournir, il pourrait écoper d'une citation pour outrage au Congrès, a menacé ce jeudi le démocrate Jerry Nadler, déjà déçu par l'absence du ministre à l'audition du jour. D'ici la mi-mai, avait-il déclaré mercredi, le président de la commission judiciaire de la Chambre espère lui auditionner Robert Mueller. La bataille est loin d'être finie.