Le meurtre par suffocation de George Floyd, un Noir américain de 46 ans, tué sans motif par un policier blanc, Derek Chauvin, le 25 mai, à Minneapolis (Minnesota), a mis l'Amérique sens dessus dessous, et la lumière sur la brutalité de la police américaine, doublée de son manque de professionnalisme. Il révèle aussi la culture de l'impunité dont bénéficient les cops lorsqu'ils abattent - ou étouffent - leurs compatriotes afro-américains.
Sur environ 1 millier de personnes tuées par la police chaque année, les Noirs représentent grosso modo 25% des victimes. Une surreprésentation spectaculaire compte tenu de leur poids démographique : 12,5% de la population. Pour le dire autrement, les Afro-Américains ont proportionnellement deux fois plus de risques d'être tués par les forces de l'ordre que les Blancs, bien qu'ils soient plus souvent non armés que ces derniers. De plus, dans 99% des cas, les bavures policières ne sont pas sanctionnées par la justice.
Quand les policiers posent un genou à terre
La nouveauté, c'est que la gratuité désespérante du meurtre de George Floyd, qui a été comparé aux lynchages de jadis, a soulevé l'indignation bien au-delà du camp progressiste. Sur la très droitière chaîne Fox News, l'animatrice ultraconservatrice Jeanine Pirro, qui fut procureure dans l'Etat de New York et - il faut le souligner - l'une des rares, aux Etats-Unis, à faire condamner un policier pour meurtre raciste, réclame aujourd'hui la peine la plus sévère pour Derek Chauvin. Il est actuellement inculpé pour homicide involontaire...
Par ailleurs, plusieurs policiers et soldats de la Garde nationale ont été filmés, dimanche 31 mai, en train de fraterniser avec les manifestants en posant le genou à terre. Un geste qui fait référence à celui du joueur de football américain Colin Kaepernick, des San Francisco 49ers, qui dénonçait ainsi, en 2016, les brutalités policières dans le sillage du mouvement Black Lives Matter.
Donald Trump endommage la démocratie
Initialement, Donald Trump s'est, lui aussi, surprise ! hissé à la hauteur des circonstances, adoptant, pour une fois, une posture présidentielle de rassembleur. Lui qui habituellement se tait lorsque survient un fait divers raciste a rapidement salué la mémoire de George Floyd... avant de changer de registre. Le 28 mai, à propos des manifestations qui dégénèrent alors en pillages, sans un mot de compassion ni d'apaisement, Trump écrit sur son compte Twitter (80 millions de followers) : "Ces VOYOUS déshonorent la mémoire de George Floyd."
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Habile autant que perverse, sa formulation exprime dans la même phrase son empathie (minimale) à l'égard du défunt et un message de fermeté à sa base électorale traditionnelle, pour qui l'ordre l'emporte sur tout. Dans ce même tweet, le président pyromane ajoute ce slogan menaçant, emprunté au chef de la police de Miami Walter Headley, en charge de la répression des manifestations en 1967 : "When the looting starts, the shooting starts" ("Quand les pillages commencent, la fusillade aussi").
Bill Clinton, le "premier président noir" selon Toni Morrison
"Se contenter de qualifier Donald Trump de raciste reviendrait à minimiser les dommages qu'il cause à la démocratie, ce qui constitue la principale menace contre l'Amérique noire, explique à L'Express l'Afro-Américain DeWayne Wickham, professeur à l'université Morgan State de Baltimore (Maryland) et auteur de Bill Clinton and Black America (2002).
"Il faut comprendre son mouvement Make America Great Again comme un effort de résistance contre la prédiction démographique selon laquelle, vers 2050, les Etats-Unis seront majoritairement peuplés d'Afro-Américains, d'Hispaniques et d'Asiatiques. Pour Trump et ses soutiens, il s'agit de retarder ce moment où les Blancs seront minoritaires et de s'assurer que, ce jour-là, le pouvoir restera entre leurs mains. D'où les lois anti-immigration, la construction du mur à la frontière du Mexique ou encore les manoeuvres visant à compliquer la participation électorale des Noirs."
L'indispensable réforme de la police et de la justice
Accabler Trump n'efface pas les échecs du camp démocrate. Comme l'a cruellement rappelé, le 29 mai sur CNN, le philosophe et activiste noir américain Cornel West, l'élection de Clinton (qualifié en son temps de "premier président noir" par la romancière Toni Morrison) puis celle de Barack Obama n'ont apporté que "des changements superficiels". Sous Obama, les indicateurs sociaux mesurant le sort des Afro-Américains ont même reculé.
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Précisons enfin que les violences policières ne relèvent pas de la responsabilité de Donald Trump puisque les forces de l'ordre dépendent des villes et des Etats, souvent dirigés par des démocrates, comme c'est le cas de Minneapolis et du Minnesota. Les Noirs américains savent tout cela. Ils savent aussi que le 3 novembre prochain leur vote sera très convoité. Jamais, peut-être, ils n'ont été mieux placés pour exiger du candidat démocrate Joe Biden une vraie proposition de réforme de la justice et de la police américaines.
