L'Express : Donald Trump affirme d'une part vouloir désengager les Etats-Unis du Moyen-Orient et, d'autre part, il se lance dans une surenchère vis-à-vis de l'Iran. Comment décryptez-vous cette contradiction ?

Benjamin Haddad : La stratégie américaine souffre en effet d'objectifs contradictoires ou, surtout, d'une incompatibilité entre des objectifs maximalistes et des moyens limités. Comme son prédécesseur, Barack Obama, Donald Trump s'est opposé à la guerre en Irak. Il est généralement sceptique vis-à-vis des interventions militaires américaines et considère que les États-Unis sont surexposés au Moyen-Orient, au détriment d'autres théâtres plus décisifs, comme l'Asie (Obama avait amorcé ce "pivot" vers le Pacifique), mais surtout de la scène intérieure. La vision America First du président Trump consiste en un repli sur les stricts intérêts sécuritaires et commerciaux du territoire américain : pas question de se laisser entraîner dans des aventures lointaines, en particulier pour y défendre des valeurs démocratiques. Dans le même temps, Trump avait promis de se retirer de l'accord nucléaire iranien et dénonce les activités déstabilisatrices du régime dans la région (soutien au terrorisme, programme de missiles balistiques, ingérence dans les conflits syrien et yéménite). Dans un discours devant le think tank conservateur Heritage Foundation, le secrétaire d'Etat, Mike Pompeo, a dressé une longue liste d'exigences américaines au régime iranien.

Comment parvenir à infléchir le comportement iranien tout en limitant l'exposition américaine dans la région ?

L'équation est difficile. On voit cette contradiction à l'oeuvre dans le conflit syrien. Là encore, comme Obama, Trump veut éviter tout enlisement américain en Syrie et a clamé son intention, contre ses propres conseillers, de retirer les forces spéciales américaines du Nord-Ouest syrien. Or de nombreux analystes voient dans la Syrie, où Téhéran est engagé au côté d'Assad, un terrain d'affrontement possible pour contrecarrer les ambitions régionales du régime des ayatollahs. L'administration a renforcé les sanctions, tente d'isoler économiquement le régime. On dit que des cyberattaques ont lieu contre des cibles iraniennes. Mais Trump est réticent à pousser la confrontation plus loin pour l'instant.

Croyez-vous à un conflit armé entre les Etats-Unis et l'Iran ?

Personne ne parle d'une invasion américaine ou de troupes au sol. En revanche, l'option de frappes américaines contre des cibles du régime qui seraient suivies de représailles asymétriques de la part de l'Iran (utilisation du Hezbollah contre Israël, fermeture du détroit d'Ormuz pour perturber le transit de pétrole) est possible. Pour l'instant, cette option est repoussée par la décision de Donald Trump de ne pas frapper le territoire iranien en réponse à la destruction du drone de l'US Navy.

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Les principaux conseillers de Trump prônent une ligne dure vis-à-vis de Téhéran. John Bolton, le conseiller national à la sécurité, et Mike Pompeo, le secrétaire d'Etat, étaient farouchement opposés à l'accord nucléaire et sont connus pour leur interventionnisme militaire. Trump, lui, se voit en businessman négociateur, toujours à l'affût d'un bon deal, et il s'est déclaré ouvert à des pourparlers directs avec les dirigeants du régime, comme il l'a fait, sans succès pour l'instant, avec le dirigeant nord-coréen.

On peut imaginer que Trump, qui connaissait bien les positions de ses conseillers en les nommant, les utilise dans une stratégie "good cop, bad cop". Reprenant la formule de Reagan, "la paix par la force", il utilise la menace de l'usage de la force pour contraindre son adversaire à des concessions à la table des négociations. En théorie, cette approche a du sens mais elle comporte de nombreux risques dans le monde réel : une escalade où chaque acteur est obligé de riposter pour garantir sa crédibilité, un accident, etc.

Les sanctions économiques contre l'Iran sont désormais une arme bien plus efficace que par le passé. Pourquoi ?

Le poids international du dollar, devise dominant largement les transactions internationales, est devenu un instrument central pour la stratégie américaine. Le département du Trésor, avec son puissant bureau Ofac, qui coordonne les sanctions, est, depuis quelques années, un acteur majeur de la politique étrangère américaine. L'utilisation de sanctions extraterritoriales (s'appliquant à des entités non américaines) force les entreprises européennes à choisir entre l'accès au marché iranien et l'accès au marché américain : c'est vite vu.

Cette stratégie a des limites. D'une part, l'utilisation automatique de sanctions relève d'une forme de paresse intellectuelle : elle permet d'agir en limitant les risques (et notamment l'utilisation de forces armées), mais s'inscrit-elle vraiment dans une stratégie ? Que cherche-t-on à accomplir ? Forcer les Iraniens à changer leur comportement, les faire revenir à la table des négociations ou pousser l'effondrement du régime ? Une fois que des sanctions sont mises en place, il y a une forme d'inertie du système et leur levée est souvent difficile.

D'autre part, les États-Unis s'exposent à des risques de représailles, y compris de la part de leurs alliés, face à cette utilisation unilatérale de l'arme économique. Les Européens commencent à s'interroger sur leur dépendance au dollar et cherchent à mettre en place des outils pour contourner les sanctions. Mais cela passera nécessairement par un renforcement de l'eurozone dans les échanges internationaux, prôné par la France.

Le choix de deux alliés cruciaux dans la région, l'Arabie saoudite et Israël, amorce-t-il un équilibre durable au Moyen-Orient ?

Trump renverse l'approche d'Obama, qui avait tenté de rééquilibrer le jeu d'alliance américain dans la région en refroidissant les relations avec les partenaires traditionnels et en négociant directement avec l'Iran. C'est le paradoxe de ce président Trump si brutal vis-à-vis de ses alliés européens qu'il considère comme des passagers clandestins, mais qui a tenu à resserrer les liens, y compris personnels, avec les dirigeants israéliens et saoudiens.

Ces différences de tactiques masquent cependant une convergence stratégique : celle du désengagement. Trump espère se reposer sur des relais régionaux qui endigueront la menace iranienne sans investissement américain supplémentaire. À l'inverse, Obama espérait sans doute que l'accord nucléaire entraînerait une forme de modération du régime iranien. Dans une interview au New Yorker, Obama avait envisagé qu'une telle situation ouvrirait la voie à un équilibre entre puissances sunnites et chiites qui permettrait un retrait américain.

La Turquie pose à elle seule un nouveau problème aux Etats-Unis, pas seulement en raison de l'achat de missiles S-400 russes. Comment l'administration Trump peut-elle peser sur Erdogan ?

La Turquie est un casse-tête pour Washington, qui ne sait comment gérer cet allié historique, membre de l'Otan. Obama avait initialement tenté de créer une relation privilégiée avec Erdogan, le dirigeant avec qui il a passé le plus de temps au téléphone lors de son premier mandat. Le durcissement du régime et son comportement trouble en Syrie ont fait long feu de ces ambitions. Erdogan reproche de son côté aux Américains de ne pas l'avoir soutenu suffisamment rapidement lors de la tentative de coup d'État en juillet 2016 et de toujours abriter le prêcheur Fethullah Gülen, qu'Ankara accuse d'avoir inspiré les putschistes.

L'alliance américaine avec les mouvements kurdes en Syrie contre Daech a enfoncé un coin supplémentaire dans la relation. Pendant ce temps, Ankara a pris acte du retour de la Russie dans la région, conséquence directe du désengagement américain, et la relation entre les deux pays bat son plein. L'acquisition de batteries de missiles antimissiles russes S-400 est considérée comme une ligne rouge à Washington et ouvrirait un débat sur l'imposition de sanctions au Sénat, voire la place de la Turquie dans l'Otan.

Si les États-Unis tournent le dos à leur emploi traditionnel de "faiseurs de paix" au Moyen-Orient, quel peut être leur rôle ?

Malgré le plan de paix proposé par Jared Kushner aux Israéliens et Palestiniens, le processus de paix proche-oriental est passé au second plan des efforts américains. Il fut le cimetière des ambitions de nombreux dirigeants américains. Mais la cause est surtout à chercher au Moyen-Orient. Les conséquences des printemps arabes de 2011, et notamment la guerre syrienne, ont remis en cause la thèse de la centralité du conflit israélo-palestinien. L'indépendance énergétique croissante des États-Unis, grâce au schiste, a réduit un peu plus l'importance stratégique de la région (même si cet argument pétrolier a souvent été exagéré pour expliquer les actions de Washington).

Hormis l'antiterrorisme et le soutien aux alliés historiques, il est difficile de distinguer des objectifs clairs de la présence américaine. À terme cependant, entre le retour de la Russie dans la région et surtout l'émergence de la Chine, le Moyen-Orient peut redevenir un théâtre de rivalités entre grandes puissances qui focalisera à nouveau l'attention de Washington.

(*) Auteur de Le Paradis perdu. L'Amérique de Trump et la fin des illusions européennes (Grasset).