Ancien "speechwriter" du secrétaire d'Etat John Kerry, expert de la Russie, de l'Europe, des questions politico-militaires et du désarmement nucléaire, Max Bergmann vient de rejoindre le très prestigieux think tank Center for Strategic & International Studies (CSIS), à Washington, où il dirige le programme Europe. L'Express l'a rencontré dans la capitale américaine.

Max Bergmann, directeur Europe du Center for Strategic and International Studies (CSIS), à Washington

Max Bergmann, directeur Europe du Center for Strategic and International Studies (CSIS), à Washington

© / CSIS

"Ces dernières décennies nous ont conduits à penser que l'ère du nucléaire militaire était derrière nous. Mais il existe un réel potentiel pour un dérapage, lié à une erreur de calcul ou d'appréciation, d'un côté ou de l'autre. Le risque d'escalade est inhérent à toute guerre par procuration, comme celle d'Ukraine, qui se déroule à la frontière de l'Otan. Nous marchons sur une corde raide. Toutefois, sans le minimiser, mon pronostic est plutôt que nous assisterons à une guerre nucléaire psychologique : les Russes vont tenir des propos de plus en plus fréquents sur le risque d'une troisième guerre mondiale.

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En fait, cette rhétorique illustre une faiblesse de la Russie, embourbée sur le terrain militaire et paralysée sur le plan économique. Cet affaiblissement progressif se traduit par une perte de prestige sur la scène internationale. Or la Russie veut impérativement être perçue comme une grande puissance. Afin de préserver ce statut, elle doit rappeler au monde - à ses ennemis comme à ses alliés - qu'elle demeure une force nucléaire. Les Russes jouent la dissuasion verbale.

En matière nucléaire, leur doctrine repose sur deux piliers : d'une part, sur les missiles balistiques intercontinentaux (ICBM), capables d'atteindre Washington en trente minutes et, d'autre part, sur les armes tactiques, qui sont des "petites" bombes comme celles employées à Nagasaki et Hiroshima. La prolifération des ICBM a été régulée depuis les années 1990 par le traité russo-américain Start, mais pas les bombes tactiques - qui ont vocation à être utilisées sur un champ de bataille -, sur lesquelles la Russie a beaucoup investi.

La ville d'Hiroshima dévastée après le bombardement atomique du 6 août 1945

La ville d'Hiroshima dévastée après le bombardement atomique du 6 août 1945

© / afp.com/-

Les Etats-Unis et la Russie partagent une certaine grammaire de la guerre

C'est terriblement dangereux, car l'utilisation d'une telle arme fait franchir un seuil. Imaginons une frappe sur la base aérienne polonaise où transitent les livraisons de l'Otan destinées à l'Ukraine. Cela serait une déclaration de guerre. L'Otan devrait répondre par une frappe équivalente. La Russie pourrait alors envisager l'utilisation d'un ICBM. Ce serait l'engrenage.

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Autre scénario : l'utilisation d'une bombe tactique pour éliminer des milliers de soldats ukrainiens encerclés comme à Marioupol. Mais la Russie veut-elle irradier un pays qu'elle revendique ou risquer de voir le vent pousser les radiations vers son propre territoire ? Dans tous les cas, ce serait incroyablement irresponsable. Moscou deviendrait instantanément une deuxième Corée du Nord, un Etat paria condamné par le monde entier, y compris certains de ses alliés. Ce serait une erreur stratégique monumentale qui pousserait l'Occident à renforcer encore les capacités de combat de l'Ukraine avec des armes offensives.

Je ne crois pas à ces scénarios apocalyptiques. Au reste, les Etats-Unis et la Russie partagent une certaine 'grammaire de la guerre'. Ainsi, dans les années 1970, les Soviétiques fournissaient des armes aux Vietnamiens pour combattre les Américains tandis que ces derniers, une décennie plus tard, livraient des lance-missiles Stinger aux Afghans pour frapper l'Armée rouge. Sans aller jusqu'à parler de règles codifiées, les deux rivaux de la guerre froide comprennent mutuellement les limites à ne pas dépasser. Si Washington fournissait à Kiev des missiles sophistiqués capables d'atteindre Moscou, ce serait autre chose. Nous nous trouverions dans une situation comparable à la crise des missiles à Cuba en 1962. Mais nous n'en sommes pas là.

Au contraire, les Etats-Unis calibrent toutes leurs actions en anticipant la réaction russe. Voilà pourquoi, dès le départ, les Etats-Unis ont affirmé qu'ils n'enverraient pas de troupes en Ukraine et qu'ils ne livreraient pas d'armes offensives à Kiev. Et voilà pourquoi, aussi, la rhétorique de Joe Biden sur le 'changement de régime' à Moscou le 26 mars à Varsovie était dangereuse [NDLR : "Cet homme ne peut pas rester au pouvoir", avait déclaré le président américain]. Les propos du président n'ont fait qu'alimenter inutilement la paranoïa des Russes."