Sous les couleurs d'automne, le campus a un air bucolique. Le séminaire théologique de Virginie (VTS) occupe un immense parc émaillé de petits bâtiments en brique, dans la banlieue de Washington. Mais comme beaucoup d'institutions religieuses anciennes, VTS a un passé sombre. Il a employé depuis sa fondation en 1823, et jusqu'en 1951, des centaines de Noirs esclaves ou sous-payés, qui ont trimé comme ouvriers agricoles, cuisiniers, domestiques...

Deux ans avant son bicentenaire, les responsables épiscopaliens ont donc décidé de verser des réparations à leurs descendants. Une première aux Etats-Unis. "Ce n'est que justice. On ne peut pas célébrer cet anniversaire en occultant une partie significative de notre histoire, ces vies humaines que cette institution a exploitées au temps de l'esclavage et de la ségrégation," observe le doyen, le révérend Ian Markham. "Se repentir pour les péchés du passé" ne suffit pas, ajoute ce sexagénaire blanc. "Il est aussi nécessaire d'agir."

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Le séminaire a créé un fonds de 2,2 millions de dollars. Au lieu de financer des bourses, VTS a préféré distribuer des chèques annuels pour "restaurer d'une toute petite manière les salaires perdus", explique Ebonee Davis, la jeune Noire en charge du programme. 21 descendants ont déjà reçu environ 2 000 dollars chacun et ce n'est qu'un début.

Le mouvement en faveur des réparations est revenu au premier plan après les manifestations de Black Lives Matter qui ont relancé le débat sur la question raciale. Le sujet reste cependant très controversé. Le révérend Markham en sait quelque chose. Lorsqu'il a lancé l'idée du fonds, il a dû subir l'incrédulité et l'ire de certains donateurs. Un couple a annulé son don de 100 000 dollars à l'institution. Retrouver des descendants n'est pas non plus une mince affaire. Personne ne connaît le nombre exact d'Afro-Américains employés sur la période et, faute de documents, il est très difficile d'identifier les esclaves.

63 % des Américains se disent opposés aux réparations

Il a fallu embaucher trois généalogistes qui se chargent d'éplucher les archives et les registres d'Etat civil. Une fois la famille identifiée, Ebonee Davis contacte les descendants. Certains sont sceptiques. D'autres rétorquent que c'est "trop peu et trop tard"... Steven Simms, lui, a été "sidéré. Je ne savais pas que mon arrière-grand-père avait été serveur ici en 1910. Il ne parlait pas de cette période, peut-être parce qu'elle lui rappelait de mauvais souvenirs", raconte cet ingénieur de 65 ans à la retraite, installé dans la grande salle du réfectoire où son ancêtre n'avait pas le droit de s'asseoir.

"Je suis reconnaissant au séminaire, moins pour l'argent, finalement peu important, mais parce qu'il m'a permis de découvrir l'histoire de ma famille et met en avant le travail de mes ancêtres." Il espère que ce programme va attirer l'attention sur l'exploitation des Noirs et ouvrir "une nouvelle ère dans les relations raciales".

Les responsables de VTS sont bien conscients qu'"aucune somme d'argent ne pourra jamais vraiment compenser les dommages de l'esclavage", d'autant que les montants versés restent modestes. "Le but n'est pas juste de distribuer des chèques, mais de développer des liens avec les descendants qui, jusqu'ici, éprouvaient du ressentiment vis-à-vis du séminaire," poursuit Ebonee Davis. Ils peuvent désormais venir sur le campus, manger gratuitement à la cafétéria, profiter de la bibliothèque...

Twelve Years a Slave

Twelve Years a Slave

© / Mars Distribution

L'appel à des réparations n'est pas nouveau. A la fin de la guerre de Sécession, sur ordre du général Sherman, les anciens esclaves devaient recevoir une mule et 16 hectares de terres confisquées aux Blancs. Quelques mois plus tard, l'ordre a été annulé et les anciens propriétaires ont récupéré leurs biens. Depuis, il n'y a plus eu de tentative de dédommagement, alors que les Amérindiens et les Américains d'origine japonaise internés pendant la guerre ont été indemnisés.

L'esclavage, puis les lois sur la ségrégation, "ont privé les Noirs américains de la chance offerte à leurs homologues blancs d'accumuler de la richesse", affirment Andre Perry et Rashawn Ray, chercheurs à la Brookings Institution. Aujourd'hui, une famille blanche moyenne possède environ 10 fois le montant de richesse d'une famille afro-américaine. Afin de réduire ces disparités, les deux chercheurs prônent une indemnisation fédérale pour les descendants d'esclave, des bourses universitaires, des aides au logement et aux PME...

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Dans un sondage en 2020, 63 % des Américains se disent opposés à l'idée de réparations. Les critiques clament que l'esclavage, c'est du passé, qu'il est impossible de savoir qui devrait être dédommagé et de combien... Certains experts avancent le chiffre de plus de 10 000 milliards de dollars. Pour Burgess Owens, un élu républicain afro-américain, toute indemnisation conforterait l'idée que les Noirs sont une race qui "n'a jamais rien fait, à part attendre que les Blancs nous aident". Quant au Congrès, un projet de loi visant à créer une commission sur les réparations y est bloqué depuis plus de trente ans.

Mais des efforts émergent au niveau local. Un ordre jésuite a promis 100 millions de dollars afin de promouvoir des initiatives de réconciliation raciale. Le séminaire théologique presbytérien de Princeton (New Jersey) s'est engagé à investir 27 millions pour fournir des bourses aux descendants de ses esclaves. A Washington, l'université de Georgetown a promis de consacrer 400 000 dollars par an à l'aide des familles des 272 esclaves qu'elle a vendus en 1838. La ville d'Evanston (Illinois) va distribuer 10 millions de dollars à des ménages noirs victimes de discrimination au logement dans le passé. Steven Simms, lui, sait déjà à quoi il va consacrer son premier chèque : il va faire poser une stèle sur la tombe de son autre arrière-grand-père, dans le cimetière voisin.