Chaque matin, depuis le 1er mai, trois petits avions décollent à Baltimore. A leur bord, douze caméras rotatives enregistrent en temps réel toute l'activité de la plus grande ville de l'Etat du Maryland, sur la côte est américaine. Ces images sont synchronisées, puis laissées à la disposition des forces de l'ordre. Sans le savoir, les 600 000 habitants sont suivis à la trace dès qu'ils mettent le nez dehors. Ce programme a été imaginé par Ross McNutt, un ancien ingénieur du Pentagone. L'armée américaine l'utilise depuis 2006 en Irak, afin de repérer les poseurs de bombes depuis le ciel, tracer leurs déplacements puis démanteler des réseaux terroristes. Depuis son départ du département de la Défense, voilà dix ans, McNutt tente d'adapter ce système militaire aux métropoles américaines.
Son entreprise de surveillance aérienne, Persistent Surveillance Systems (PSS), a mené des tests de manière secrète à Baltimore en 2016, avant que leur révélation dans la presse ne fasse scandale. Quatre ans plus tard, il fait son retour dans cette ville portuaire, mais cette fois officiellement, pour des essais qui dureront cent quatre-vingts jours. La police ne peut utiliser les vidéos qu'en cas de meurtres, fusillades et braquages afin de retracer le parcours des criminels après leurs forfaits. La résolution des images est en théorie limitée à un pixel par personne : insuffisant pour l'identification des individus ou des véhicules. Mais le chef de la police de Baltimore, le commissaire Michael Harrison, reconnaît que la qualité des images peut être augmentée "si besoin".

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"Trêve de fusillades"
Les défenseurs des droits civiques contestent en justice - sans succès pour l'instant - ce projet orwellien, confié à une société privée. "Cette technologie digne de Big Brother peut devenir notre quotidien aux Etats-Unis, c'est terrifiant, s'alarme Ashley Gorski, de l'Union américaine pour les libertés civiles. C'est une menace directe contre les droits à la vie privée." Son inquiétude est d'autant plus vive que le milliardaire texan qui a financé à 100% les 3,7 millions de dollars du programme n'a pas précisé ses motivations.
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Pour les autorités municipales, ces craintes ne pèsent pas lourd face à leur seule priorité : réduire la violence, qui ne faiblit pas. Même en période de confinement, Baltimore enregistre un meurtre par armes à feu chaque jour en moyenne. Le maire, Jack Young, a imploré les gangs de signer une "trêve de fusillades" pendant la pandémie, afin de ne pas encombrer les lits de réanimation, nécessaires pour traiter les malades du Covid-19.
De son côté, PSS affirme, sans preuve tangible, être capable de réduire les crimes violents de 30% en un an. Les forces de l'ordre applaudissent. Et les habitants aussi : 74% sont favorables au dispositif. "Ici, les gens veulent avant tout se sentir en sécurité", a commenté le pasteur Alvin Hathaway, commanditaire du sondage, dans le Baltimore Sun. Mais pour le militant Ashley Gorski, cette mesure radicale prouve l'échec des autorités de la cité portuaire à répondre aux sources de la violence : le chômage et la pauvreté.
