Pour la première fois depuis quarante-trois ans, les mères de "disparus" ont... disparu. Ce que la dictature (1976-1983) n'avait pas réussi, le coronavirus y est parvenu : empêcher ces femmes dont les enfants ont été assassinés par les militaires de se retrouver, comme elles le font chaque jeudi à 15h30 depuis 1977, sur la place de Mai, à Buenos Aires.

C'est là, sous les fenêtres du palais présidentiel, qu'elles accomplissent depuis quatre décennies leur rituel. Fichu blanc noué sous le menton, elles marchent en rond pendant trente minutes afin de perpétuer la mémoire de leurs enfants, kidnappés, torturés et tués. Par cet acte, elles convoquent le souvenir de la plus abjecte dictature d'Amérique du Sud (30 000 disparus et environ 400 "bébés volés", adoptés par des familles d'extrême droite, dont seulement 130 ont été retrouvés) qui alla jusqu'à jeter vivants à la mer, depuis des hélicoptères, des militants de gauche préalablement drogués aux sédatifs.

Jusqu'au 20 mars dernier, date à laquelle le gouvernement d'Alberto Fernandez (centre gauche) a déclaré le confinement, ces femmes avaient défilé... 2187 fois ! Puis tout s'est arrêté. Figure historique du mouvement, l'inoxydable Hebe de Bonafini, 91 ans, continue toutefois d'organiser des marches, mais virtuelles, chez elle, dans sa cuisine. Et cela, en mémoire de ses deux fils, disparus en février et décembre 1977. Ensuite, cette militante poste la vidéo de sa "marche" sur le site de son association. Sans oublier de donner son avis sur l'actualité, en fustigeant notamment l'ex-président Mauricio Macri (2015-2019, droite), coupable d'avoir contracté une dette astronomique auprès du Fonds monétaire international.

"J'ai seulement su que ma fille avait accouché en détention"

Insolites, les images de la plaza de Mayo vide diffusées à la télévision ont ébranlé les militantes. "Depuis les discours d'Eva Perón [première dame de 1946 à 1952] jusqu'aux manifestations contre le FMI, ce lieu symbolise la vie politique argentine", rappelle Mirta de Baravalle, 95 ans, qui est l'une des 12 cofondatrices de l'association Mères de la place de Mai.

Jamais ou presque, elle n'a manqué le rendez-vous du jeudi, depuis que, le 26 août 1977, sa fille Ana Maria, enceinte de cinq mois, et son gendre ont été enlevés. Depuis ce jour maudit, cette frêle militante au doux regard n'a plus entendu parler d'eux. "J'ai seulement su que ma fille avait accouché en détention, c'est tout. J'ignore si c'était un garçon ou une fille."

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Autre figure du mouvement, son amie Nora Cortiñas, 90 ans, se remémore leurs débuts. "Après la disparition de mon fils Gustavo sur le chemin du travail, le 15 avril 1977, je me suis lancée à sa recherche dans tous les commissariats et hôpitaux, de l'aube au crépuscule. J'ai rencontré d'autres femmes éperdues qui en faisaient autant. Nous avons compris que les militaires avaient programmé l'élimination systématique des opposants. Et nous avons uni nos maigres forces."

Elle poursuit : "Au retour de la démocratie, en 1983, et toujours sans nouvelles de nos enfants, nous avons continué à réclamer justice. Car de nombreux tortionnaires n'ont, jusqu'à ce jour, jamais été inquiétés", explique l'infatigable nonagénaire.

Des modèles de résilience

Au fil des ans, les manifestations du jeudi sont devenues une attraction touristique. Jusqu'au confinement, touristes et étudiants se retrouvaient chaque semaine pour assister au spectacle de ces indomptables vieilles dames. Le Covid-19 ? "Grâce au virus, je suis redevenue une femme au foyer, ça ne m'était pas arrivé depuis quatre décennies !" plaisante Nora Cortiñas, confinée en banlieue depuis deux mois, mais toujours active. Elle donne notamment des interviews, suit l'actualité et travaille sur un projet de documentaire.

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Avec leurs nerfs d'acier, ces mères sont des modèles de résilience. "La quête de justice a été notre raison de vivre, explique Nora. Beaucoup de pères, comme mon mari, sont morts prématurément, parce qu'ils n'ont pas su exprimer leur douleur. Nous, les femmes, avons pleuré, crié, nous nous sommes fait entendre."

Mues par une forte conscience sociale, certaines ont, au fil des ans, embrassé d'autres causes, comme la dénonciation des féminicides ou la légalisation de l'IVG. D'ailleurs, les jeunes féministes voient en elles une source d'inspiration : lors des manifestations pour le droit à l'avortement, elles arborent désormais des foulards verts, en référence à ceux de leurs aînées.

Au soir de leurs longues et tragiques existences, les mères de la place de Mai restent inconsolables. Elles ont néanmoins la satisfaction d'avoir installé la mémoire des disparus dans la société argentine. "Nos enfants et petits-enfants sont là pour continuer notre oeuvre, dit Taty Almeida, 89 ans, dont le fils a disparu à l'âge de 20 ans durant les années de plomb. Demain, ce seront eux qui tourneront sur la place de Mai."