Bien avant la "guerre des statues" consécutive à l'assassinat de George Floyd, l'Argentine avait déjà fait l'objet d'une âpre bataille des mémoires, passée inaperçue. Son protagoniste : Christophe Colomb. Tout commence en 2013, du temps où la présidente Cristina Kirchner (2007-2015) annonce le déménagement de la statue du découvreur du Nouveau Monde, qui, depuis 1921, trônait à 26 mètres de hauteur sur un piédestal proche de la Casa Rosada (l'Elysée argentin). A la place, elle entend installer une statue de Juana Azurduy, une métisse indienne née en Bolivie, célèbre pour avoir combattu les colons espagnols lors des guerres d'indépendance, au début du XIXe siècle.
Un vif débat national oppose alors la "gauche progressiste" de Cristina Kirchner à la "droite libérale" du futur chef de l'Etat Mauricio Macri (2015-2019). Aux yeux de la présidente, Azurduy est parée des vertus de la pureté originelle indigène, tandis que le navigateur génois, lui, symbolise moins la grande aventure des découvertes que le souvenir des destructions qui s'ensuivirent. "Mais plutôt que de s'attaquer à Colomb, il eut été plus judicieux de déboulonner la statue de Julio Roca, deux fois président de 1880 à 1904, estime l'historien Marcelo Valko. C'est lui, en effet, qui fut le responsable de la terrible 'conquête du désert', arrachant la Patagonie aux Indiens Mapuche, massacrés par milliers." D'ailleurs, depuis 2008, plus de 30 villes ont débaptisé des rues et places à son nom.
Colomb dans l'herbe, en morceaux
Alors pourquoi Colomb plutôt que Roca ? Tout simplement pour plaire à Hugo Chavez, alors à la tête d'un pays riche et influent, qui distribuait généreusement ses pétrodollars aux "pays amis". "Lors d'une visite à la Casa Rosada, raconte Marcelo Valko, Chavez a aperçu la statue du découvreur de l'Amérique et a demandé à la présidente pourquoi 'le génocidaire' était encore là, précisant qu'il l'avait, lui, éradiqué du paysage vénézuélien."
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Une fois renversé, Colomb est resté dans l'herbe, en morceaux, pendant des mois, créant un conflit inutile avec l'importante communauté italienne qui avait offert la statue à l'Argentine, voilà près de quatre-vingt-dix ans. A sa place, l'imposant bronze de la guerrière Azurduy, une épée à la main, a finalement été inauguré en 2015 en présence du président bolivien d'alors, Evo Morales, son mécène. Ce qui n'a pas empêché Mauricio Macri, une fois élu chef de l'Etat, de la déplacer ailleurs, deux ans plus tard.
Christophe Colomb, lui, a navigué durant six ans d'un bout à l'autre de la capitale. Depuis 2019, il se tient à nouveau debout, réinstallé sur une rive du rio de la Plata. Le regard vers l'océan. Mais, curieusement, à quelques pâtés de maisons de la Casa Rosada, la statue du controversé Julio Roca, elle, est toujours là...
