"J'ai vu Angela Davis dans sa prison"

Par Claudine La Haye (article paru le 8 novembre 1971)

Depuis dix mois, Angela Davis attend d'être jugée. Son procès, qui devait commencer le 27 septembre, a déjà été renvoyé deux fois. Comme si la justice américaine hésitait. Cette jeune femme de 27 ans, professeur de philosophie, d'une beauté étrange, est devenue, pour le monde entier, un symbole. Celui de la révolution noire aux Etats-Unis. De quoi est-elle accusée ? Juridiquement, de complicité de rapt et de meurtre.

Le 7 août 1970, un jeune Noir de 17 ans, Jonathan Jackson, pénètre, l'arme au poing, dans la salle d'un tribunal de Californie où trois détenus, frères de race, comparaissent devant un juge blanc. Jonathan lance des fusils aux trois accusés, enlève cinq otages, dont le juge, entasse son monde dans une camionnette, qui démarre dans une fusillade générale. On retrouve dans le véhicule quatre cadavres : le juge, deux fugitifs et Jonathan. Qui a tué qui ? On en débat encore.

La police établit que les armes utilisées par Jonathan avaient été achetées par Angela Davis. Derrière cet épisode de la violence, on découvre aussi l'histoire d'un homme et d'une femme. Jonathan était le frère d'un détenu célèbre, un des Soledad Brothers : George Jackson. A travers les murs d'une prison, George et Angela échangeaient, depuis un an, des lettres aussi passionnées que révolutionnaires.

Notre correspondante permanente aux Etats-Unis, Claudine La Haye, a rendu visite à Angela Davis. Dans la prison du comté de Marin, à 20 kilomètres de San Francisco, elle a pu s'entretenir avec elle.

"Sait-on jamais, dit Angela Davis, quels sont les événements qui ont marqué notre existence ? Je crois plutôt que les impressions s'accumulent à notre insu jusqu'au jour où s'éveille la conscience." La voix, lointaine, est calme et grave. Dans le parloir de la prison, un mur de verre nous sépare. Une glace épaisse, à l'épreuve des balles, que traverse le fil du téléphone grâce auquel nous conversons. De ce côté-ci de la glace, c'est le monde des vivants, les collines couvertes de myrtes et d'acacias craquants de chaleur, les universités blanches innombrables et les plages infinies où se pressent en longues cohortes les enfants de Rimbaud, les étudiants hippies de la Californie, où l'Amérique en marche vient perpétuellement buter contre l'Océan, où perpétuellement elle se réinvente elle-même.

"Pourquoi suis-je ici ? dit-elle. Parce que je crois à la révolution." De l'autre côté de la glace, dans l'étroit parloir nu où s'ouvre une porte au judas grillagé, elle se tient bien droite sur un tabouret de bazar, ses cigarettes posées devant elle sur la planche d'appui qui traverse le verre à mi-hauteur. Elle est immense. Tout en elle est immense. Sa beauté. Ses mains étroites qui soulignent la pensée, la portent vers l'interlocuteur. Les yeux mordorés au regard extraordinairement droit, qui envahissent le visage tiré. Elle a maigri de 10 kilos depuis le mois de juin. Ses cheveux, coiffés à l'afro, qui lui font une sombre auréole, paraissent trop lourds pour le cou délicat. Elle a l'air d'une déesse. (...)

"Lorsqu'on se propose de renverser le gouvernement, il faut s'attendre à ce que sa vie soit en jeu"

Son univers, depuis dix mois, est limité à trois pièces. Le parloir, où chaque jeudi et chaque dimanche, elle reçoit quelques rares visiteurs. Une cellule sans fenêtre de 3,5 mètres de côté, où elle dort et prend seule ses repas. Un bureau de 4 mètres de côté, où elle passe ses journées en tête à tête avec ses dossiers : elle a obtenu de participer à sa propre défense et digère un programme de droit accéléré. (...) Angela est réduite au régime cellulaire. Elle ne peut utiliser la cour que lorsqu'elle est vide. Cela n'arrive qu'une fois par semaine, pendant une demi-heure. Elle ne se plaint pas. "Bien sûr, dit-elle, lorsqu'on se propose de renverser le gouvernement, il faut s'attendre que sa vie sera en jeu."

Couverture de L'Express du 8 novembre 1971, numéro 1061.

Couverture de L'Express du 8 novembre 1971, numéro 1061.

© / L'Express

"Les Noirs appelaient la ville Bombingham"

Angela est née à Birmingham, en Alabama. La capitale de la haine. La capitale du Ku Klux Klan. La ville des croix de feu dressées dans la nuit, tandis que les Noirs apeurés tirent leurs jalousies. En 1949, les premières bombes y explosent, contre trois familles noires qui ont osé s'installer trop près des barrières dressées autour de l'univers blanc. Elles vont se multiplier sans que la police n'arrête jamais un coupable. "Les Noirs appelaient la ville Bombingham, dit Angela Davis. Parmi mes souvenirs d'enfance les plus vifs, je me rappelle le dynamitage de la maison qui faisait face à la nôtre, de l'autre côté de la rue. La colline où nous habitions était surnommée Dynamite Hill."

A vrai dire, dans ce climat de violence, Angela a une enfance privilégiée, capitonnée. Frank Davis, son père, possède une station-service. Sally Davis, sa mère, une belle femme aux cheveux lisses, est institutrice. La maison est cossue, les meubles sont épais ; elle, qui apprend la musique, reçoit un piano pour son sixième anniversaire. Les Davis, c'est le sommet de l'échelle dans l'univers noir américain. (...)

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A 12 ans, Angela brandit des pancartes devant les supermarchés pratiquant la ségrégation

La fin des années 1950, pour les Noirs, c'est la naissance d'un nouvel espoir. Les élections de 1954 ont envoyé une majorité démocrate au Congrès. (...) C'est l'époque des premières marches pour la liberté. Mme Davis y participe. Elle emmène Angela, qui a 12 ans, brandir des pancartes devant les supermarchés pratiquant la ségrégation. (...)

"C'était une petite fille si sérieuse, dit Mme Davis. Elle avait une volonté extraordinaire. A l'école, c'était une élève en or. Mais trop timide. Elle ne levait jamais la main pour proposer la bonne réponse." Elle est si douée, si raisonnable, qu'à 15 ans elle est choisie par un comité de dames qui recrute des enfants noirs pour un collège de Blancs, l'Elizabeth Irwin. Le collège est à New York, loin de Birmingham. Angela est pensionnaire chez un pasteur blanc, libéral, engagé dans le mouvement des droits civiques. (...) Le 15 septembre, un dimanche matin, à Birmingham, dans une église baptiste, noire, de Dynamite Hill, dans le local où des douzaines de petites filles répètent la leçon du jour - l'amour, source de pardon - une bombe explose. Une petite fille a la tête arrachée. Trois autres sont tuées sur le coup. L'après-midi, toute la ville est en émeute. (...)

"J'ai vu comment étaient traités les travailleurs algériens par la police française"

Plus tard, à l'automne de 1963, Angela vient d'obtenir son premier diplôme de français, grâce à un essai sur Alain Robbe-Grillet, et s'inscrit en octobre à la Sorbonne. Paris. Un éblouissement, pour qui vient de Birmingham. En Amérique, l'orage s'amoncelle sur les campus : bientôt, la première, l'université de Berkeley, en Californie, explose. Mais à Paris, cette année-là, c'est le calme. La guerre d'Algérie est finie. Les plaies sont à demi pansées. Mais fraîches. Chaque jour, Angela entend d'inlassables débats. "Cela m'a marquée, dit-elle. Je me suis liée avec des étudiants algériens. J'ai vu comment étaient traités les travailleurs algériens par la police. Et j'ai étudié."

Peu à peu, elle découvre la similarité entre l'esclavage et la colonisation, et un commun dénominateur chez les maîtres et les colons : l'appartenance au système capitaliste. "C'est surtout cela, ce que j'ai rapporté de France. Des idées nouvelles. J'y ai lu beaucoup. Karl Marx, pour la première fois, et aussi les révolutionnaires français." Elle cite, avec un sourire complice, Proudhon : "La propriété, c'est le vol."

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A son retour aux Etats-Unis, elle décide d'abandonner le français au profit de la philosophie. C'est ainsi qu'elle rencontre Herbert Marcuse. L'Europe, dans l'ensemble, l'ignore encore. Mais il est connu en Amérique, où il prêche une révolte désenchantée, imprégnée de marxisme. (...) Sur les recommandations du maître, Angela s'en va, deux années durant, étudier à l'Institut de recherches sociales de l'université Goethe, à Francfort. Elle y apprend l'allemand avec une facilité étonnante ; assimile Kant et Hegel. Angela Davis aime se rappeler cette période où elle s'est gorgée de connaissances. Le regard brille, les gestes deviennent plus vifs. Fichte et l'organisation des réactions instinctives, Hegel et la dialectique du maître et de l'esclave. (...)

"J'utilise l'analyse marxiste de la société comme un instrument"

En 1965, presque sans signe précurseur, les ghettos prennent feu. C'est Watts, à Los Angeles en 1965, c'est Chicago, c'est Newark, à la porte de New York. En 1966, pour la première fois, Stokely Carmichael lance son slogan : "Pouvoir noir". (...) "J'ai senti tout à coup que cela n'était plus possible. Il fallait que je rentre chez moi pour lutter." (...) Fait-elle vraiment partie des Black Panthers ? Elle est communiste, cela est sûr. Pour elle, il n'y a que cela qui puisse abolir les inégalités de la société capitaliste, dont le racisme n'est qu'un moyen d'oppression parmi tant d'autres. Mais, à cela, elle ajoute : "Je ne considère pas que l'analyse marxiste de la société soit l'expression finale d'un travail achevé. Je l'utilise plutôt comme un instrument. Le marxisme, pour moi, ce n'est pas la Bible, mais c'est une direction. Reste à forger, à partir de là, des théories adaptées aux conditions historiques actuelles, et, en particulier, à la condition des Noirs en Amérique."

L'auteure : Claudine La Haye a rejoint L'Express en 1968 et elle y est restée cinq ans. Elle a couvert la guerre du Vietnam à deux reprises, avant d'être "blacklistée" par l'armée américaine. Elle était la fille de l'amiral Charles-Edward La Haye, une figure de la France libre. Elle est morte en 2014.