"Un coup dur" pour la dissidence. Les mots employés par l'opposant cubain Yunior Garcia, arrivé en Espagne ce mercredi, sont prononcés avec aplomb malgré l'émotion. Cheveux de jais, sweat à bandes blanches et un anneau doré à l'oreille, le dissident de 39 ans déroule les raisons de son départ lors d'une conférence de presse à Madrid. Le trentenaire "demande pardon d'être humain, de penser à ma femme et à ma vie, et de m'être échappé" pour éviter de devenir "un mort-vivant, car c'est ce qui m'attendait à Cuba." Le tribun avoue à demi-mot vouloir vivre en sécurité, loin des menaces qui pèsent sur lui à Cuba. S'il espère être compris par les Cubains qui perçoivent en lui un espoir de renverser le régime, lui estime de son côté pouvoir "(se) pardonner de n'avoir pas eu le courage" d'être resté. Il a assuré avoir l'intention d'y revenir.
Celui qui compare son départ de Cuba à "une pause cinéma" se trouve dans le viseur des autorités cubaines depuis un an. Né à Holguin, dans l'est du pays, Yunior Garcia a longtemps été connu pour ses pièces de théâtre et ses scénarios pour la télévision et le cinéma. Avant de devenir une figure politique : fin 2020, l'artiste prend part au mouvement de protestation 27 N - réunissant des artistes en grève de la faim qui réclament plus de liberté d'expression à Cuba. Profondément pacifique, le dissident cubain avoue dans différentes interviews que "la violence le rend malade". Sa popularité croît lorsqu'il met sur pied le groupe Facebook de débat politique "Archipiélago" - riche de 38 000 membres - et qui se veut un laboratoire pour un "Cuba pluriel", dans ce pays où seul le Parti communiste est autorisé. C'est sur cette plateforme qu'a été lancé un appel à manifester lundi dernier à La Havane pour réclamer la libération des prisonniers politiques cubains.
Cette manifestation, interdite par les autorités, a tourné court en raison d'une forte présence policière et de l'arrestation de meneurs de la dissidence cubaine. Les manifestations sont autorisées en vertu de la constitution cubaine - mais dans la pratique, la police arrête régulièrement toute personne soupçonnée d'activité antigouvernementale et les manifestants encourent de longues peines de prison. "Nous ne voulons pas qu'une seule goutte de sang soit versée, de part et d'autre de ce conflit", déclare l'opposant cubain dans un article sur Facebook. La veille de la protestation avortée, Yunior Garcia est empêché de défiler seul, une rose blanche à la main, comme il souhaite le faire. Le militant raconte avoir été harcelé pendant près de 24 heures à la porte de sa maison, située à Coronela, un quartier populaire de la Havane. Il n'a pu sortir seulement grâce à un groupe d'amis qui l'ont escorté jusqu'à l'aéroport.
Fer de lance de l'opposition cubaine
Le dramaturge n'avait plus donné de nouvelles depuis dimanche, suscitant l'inquiétude de son entourage et de ses soutiens, jusqu'à son arrivée en Espagne ce mercredi. "Merci beaucoup à tous les amis qui se sont inquiétés pour nous. Nous sommes arrivés en Espagne, vivants, sains et les idées intactes (...) Bientôt nous raconterons l'odyssée", écrit-il dans un post Facebook "liké" par plus de 4 000 personnes. Lors de la conférence de presse menée à Madrid, le dramaturge montre qu'il n'a rien perdu de ses qualités d'éloquence : "Le problème de Cuba, c'est la dictature, son nom n'est pas Yunior García." Quand l'île a été secouée par de vastes manifestations spontanées le 11 juillet, inédites depuis la révolution de 1959, il n'a pas hésité à y prendre part, tentant de réclamer quelques minutes d'audience à la télévision d'Etat. Avec un autre groupe d'artistes, il se rend au siège de l'institut de radio et de télévision de Cuba où il est jeté dans un chariot à ordures.
Il a fini arrêté, libéré le lendemain. Ces protestations, aux cris de "Nous avons faim", "A bas la dictature" et "Liberté", se sont soldées par un mort et des dizaines de blessés. Plusieurs centaines de personnes restent emprisonnées. Dans son combat contre le régime communiste actuel, Yunior Garcia s'inspire des figures du passé. "L'histoire est pleine de gens qui sont allés en prison pour avoir lutté pour leurs droits", affirme-t-il, citant en exemple José Martí, l'intellectuel cubain et combattant de l'indépendance du XIXe siècle. Comme Martí, García dit qu'il s'oppose à "l'ingérence étrangère" dans les affaires cubaines. Mais alors que son prédécesseur considérait les Etats-Unis comme un "monstre" à tenir à distance, García adopte une approche différente. Après avoir rencontré le chef de l'ambassade des Etats-Unis à La Havane et un ancien capitaine de l'armée américaine, le Parti communiste diffuse une vidéo de sa rencontre et le qualifie d'"agent politique".
Depuis des semaines, le visage et le nom de Yunior Garcia apparaissent au journal télévisé où il fait figure d'ennemi public numéro un, accusé d'être un agent payé par les Etats-Unis pour déstabiliser son pays. A Cuba, le passage de bâton de Raul Castro à Miguel Diaz-Canel à la tête de l'Etat en 2018 n'a pas changé la donne que ce soit en politique intérieure ou étrangère. Alors que le régime cubain tente d'étouffer la parole du dissident, ce dernier montre de plus en plus de nervosité face aux journalistes. Avant de partir vivre en Espagne, il confie avec des insomnies. "Je crois que ces dernières années il n'y avait pas eu un seul activiste ayant reçu une pression aussi intense en aussi peu de temps", déplore Manuel Cuesta Morua, dissident modéré de 58 ans.
