Une énorme bouteille de 3 litres de Coca-Cola dans chaque main, Miguel Garcia peine à ajuster son masque à la sortie d'une supérette du centre de Mexico. Son confortable embonpoint (112 kilos pour 1,70 mètre) l'oblige à ralentir le pas. "J'ai pris deux bons tours de taille depuis un an", constate ce placide comptable. "Le confinement n'est pas obligatoire mais les écoles restent fermées, alors on grignote tous à la maison", ajoute le quadragénaire qui se félicite de pouvoir télétravailler, tandis que 6 salariés sur 10 ne jouissent pas de ce privilège, car ils gagnent leur vie au jour le jour dans l'économie informelle, sans couverture sociale.
Le Mexique - 128 millions d'âmes - est depuis longtemps l'un des "champions du monde" de la surcharge pondérale. Selon l'Institut des statistiques, le surpoids et l'obésité y ont triplé depuis vingt ans, Aujourd'hui, plus de 7 habitants sur 10 sont gros ou obèses ! Pendant la pandémie, les Mexicains ont encore aggravé leur cas : ils détiennent désormais le record mondial de la prise de poids durant l'épidémie.
Certes, ils ne sont pas les seuls à affoler les balances. Une récente étude de l'institut Ipsos, réalisée dans 30 pays, a révélé une prise de poids à l'échelle planétaire. Près de 1 Terrien sur 3 aurait grossi - en moyenne de 6,1 kilos. Les Mexicains n'ont pas fait les choses à moitié: ceux qui ont pris du poids (34% d'entre eux) ont atteint, en moyenne également, 8,5 kilos supplémentaires ! Viennent ensuite l'Arabie saoudite (+8), l'Argentine (+7,9) et le Pérou (+7,7).
Or, comme on sait, l'obésité représente un facteur à risque, qui a logiquement aggravé le bilan épidémiologique du pays des tacos et de la Corona. Mi-avril, la barre des 210 000 décès a été franchie. Mais une analyse de la surmortalité, publiée fin mars par le ministère mexicain de la Santé, a révélé l'existence de 119 000 victimes supplémentaires, non comptabilisés dans le bilan officiel de la pandémie. Ce qui porterait le bilan réel à plus de 330 000 morts ! Ce réajustement brutal placerait le Mexique au troisième rang mondial en nombre absolu de décès, derrière les Etats-Unis (551 863) et le Brésil (361 684 morts confirmés le 14 avril).
"La vulnérabilité des Mexicains face au Covid-19 est liée à un système alimentaire qui fragilise leur santé", a justifié Hugo Lopez-Gatell, vice-ministre à la Santé et porte-voix de la stratégie sanitaire gouvernementale. Le facteur le plus aggravant reste l'hypertension avec 45 % des décès, suivi par le diabète (37 %) et l'obésité (22 %). "Le Mexique est le royaume de la malbouffe, déplore Alejandro Calvillo, directeur de l'association de défense des consommateurs El Poder del consumidor. Le traité de libre-échange nord-américain - entré en vigueur en 1994 - a dopé l'importation d'aliments transformés qui ont remplacé le maïs et les haricots, à la base de l'alimentation traditionnelle de la population."

Infographie
© / L'Express
Premiers consommateurs de soda
Dans les villes, les Goliath américains - de McDonald's à Walmart - sont omniprésents. Mais c'est Coca-Cola qui se taille la part du lion, équipant même des villages reculés en panneaux indicateurs aux couleurs rouge et blanc de sa marque phare. "Ici, on parle de Coca-colonisation", souligne Alejandro Calvillo, qui rappelle que l'ancien président, Vicente Fox (2000-2006), était l'un des cadres dirigeants de la compagnie en Amérique latine. En quelques décennies, les Mexicains y sont devenus les premiers consommateurs de sodas avec plus de 160 litres par an et par personne.
Le Mexique a pourtant été le premier pays du monde à imposer, en 2014, une taxe de 10 % sur les boissons sucrées. "Un pourcentage insuffisant pour réduire significativement leur consommation", déplore Alejandro Calvillo, qui militait alors auprès des législateurs en faveur d'une hausse de la taxe sur les sodas de 10 % à 20 %. A cette époque, son téléphone portable avait été infecté par le fameux logiciel espion Pegasus, vendu par la société israélienne NSO... "Ces écoutes révèlent l'importance des intérêts économiques en jeu. Ceux-ci ont d'ailleurs empêché la mesure de passer", raconte l'intéressé qui n'a jamais su qui l'avait espionné.
L'arrivée au pouvoir, fin 2018, du président de centre gauche Andres Manuel Lopez Obrador ("AMLO"), a-t-elle changé la donne ? Sous son impulsion, une nouvelle loi, entrée en vigueur en octobre 2020, a instauré un étiquetage frontal sur les aliments transformés, dont les sodas, à forte teneur en sodium, graisses et sucre. "La crise sanitaire nous oblige à aller bien plus loin", assure Alejandro Calvillo.
Une régulation plus stricte des publicités alimentaires en direction des enfants est analysée au Parlement. Le temps presse, alors que la campagne de vaccination ne progresse que lentement. "En attendant leur première injection, reprend le comptable Miguel Garcia, mes enfants restent confinés et rivés à leurs écrans." L'un d'eux pèse déjà plus de 45 kilos. Il n'a que dix ans.
