"A 12 ans, j'étais déjà un tueur à gage." Du pénitencier juvénile au centre du Mexique, où il est incarcéré, Jacobo raconte sa carrière mafieuse. Tour à tous guetteur, dealer et kidnappeur, au sein du puissant cartel Jalisco Nouvelle Génération (CJNG), l'adolescent repenti consommait des méthamphétamines à haute dose pour supporter la barbarie de ses meurtres.
Son témoignage glaçant dépeint l'engrenage criminel qui menace des centaines de milliers de jeunes Mexicains. Le 12 février, journée mondiale contre l'utilisation des enfants soldats, les organisations de défense des mineurs ont tiré la sonnette d'alarme sur l'explosion des recrutements d'enfants et d'adolescents par les cartels de la drogue. Leur destin se révèle souvent tragique...
"Je me chargeais de torturer nos rivaux. On les enlevait et les frappait pour leur soutirer des informations, puis on dissolvait leurs corps dans de l'acide, on les démembrait ou on les criblait de balles." C'est un voisin qui a recruté l'adolescent, aujourd'hui âgé de 17 ans, pour qu'il commette son premier meurtre. "Au début, je ne voulais pas, mais quand il m'a proposé 30 000 pesos [NDLR : environ 1 300 euros], je n'ai pas hésité." Une jolie somme dans un pays où le salaire minimum plafonne à 7,50 euros par jour. Misère, échec scolaire, violences familiales... La vie d'avant de Jacobo ressemble à celles des 66 autres jeunes détenus interrogés par Reinserta, organisation de défense de l'enfance victime de violences. Sa directrice, Saskia Niño de Rivera, assure que "les enfants et adolescents sont devenus la chair à canon des cartels".
"C'est devenu une addiction"
Plus de 1 000 mineurs ont ainsi été assassinés au Mexique en 2021. Et 21 000 ont péri entre 2000 et 2019, selon le Réseau pour les droits de l'enfance au Mexique (Redim). "L'absence d'estimations officielles sur le nombre d'enfants enrôlés dans le crime organisé plonge cette population dans l'oubli", déplore Tania Ramirez, sa directrice, qui évalue leur nombre à plus de 30 000.
Car ceux-ci ont besoin de sang neuf. La guerre à laquelle se livrent les mafias entre elles et contre le gouvernement a fait plus de 350 000 morts en quinze ans. Et "les enfants sont plus discrets que les adultes, explique Saskia Niño de Rivera. Ils coûtent moins cher aux cartels et la justice est plus clémente avec eux". La loi mexicaine prévoit en effet de trois à cinq ans de prison pour les "enfants tueurs". Leurs parcours mafieux passent par la surveillance de zones stratégiques du narcotrafic, la vente de drogue dans les rues et les enlèvements, pour ensuite basculer dans les tortures et les meurtres. Beaucoup sont formés au maniement des armes dans des camps d'entraînement.
Entre le rôle de victime et celui de bourreau, Susana a vite choisi : "Je voulais tuer", raconte l'adolescente, dont la mère a été assassinée par un cartel concurrent. Elle avait 14 ans quand elle a intégré le crime organisé - soit l'âge moyen des "enfants tueurs". "J'ai dû passer des épreuves, précise la jeune fille originaire de Monterrey, au nord du Mexique. La première a été de tuer un homme devant un bar. J'ai tiré sur lui quatre fois, puis je suis partie en courant avec l'adrénaline à fond. Ça m'a plu, c'est devenu une addiction."
Les carrières criminelles de ces jeunes se ressemblent. Souvent, c'est un membre de leur famille, un voisin ou un copain du même âge qui leur met le pied à l'étrier : ils sont des proies faciles dans un pays où un Mexicain sur deux est pauvre. Tania Ramirez évoque aussi les conséquences d'une "narcoculture" glorifiant les trafiquants : "Ces séries sur des barons de la drogue, riches et entourés de jolies femmes, impriment l'idée d'un style de vie dans la tête de jeunes en mal d'opportunités, qui sentent qu'ils n'ont rien à perdre." Les photos et vidéos de narcotrafiquants qui pavoisent avec des liasses de dollars et des fusils-mitrailleurs au volant de voitures de sport font un tabac sur les réseaux sociaux, terreau fertile pour les recrutements mafieux.
Le risque d'une "génération perdue"
De plus, les cartels innovent. Leurs rabatteurs traquent désormais leurs futures recrues sur les plateformes de jeux vidéo en ligne. Fans de Free Fire - un jeu qui attire des millions de jeunes à travers la planète -, trois Mexicains âgés de 11 à 14 ans ont été approchés l'an dernier par un recruteur du CJNG, directement sur la messagerie intégrée au jeu. C'est le secrétaire d'Etat chargé de la sécurité publique, Ricardo Sóstenes Mejía Berdeja, qui a raconté leur mésaventure fin 2021, après leur libération par les autorités : "Cette histoire mêle les mondes virtuels et réels, déplorait-il. Ils avaient été recrutés pour surveiller des fréquences radio de la police, moyennant un salaire mensuel de 16 000 pesos [NDLR : soit environ 700 euros]."
Trois mois plus tard, la ministre de la Sécurité publique, Rosa Icela Rodriguez Velazquez, proposait de réguler la vente de jeux vidéo faisant l'apologie de la violence. "Une fausse solution, affirme Tania Ramirez. Le phénomène est avant tout lié à l'abandon social et éducatif dont sont victimes ces enfants."
Selon Redim, plus de 250 000 mineurs seraient "vulnérables" aux sirènes du crime organisé. Sa dirigeante appelle donc les autorités à tenir un registre précis des jeunes enrôlés au sein des cartels et à pénaliser leurs recrutements. "Il faut instaurer des programmes basés sur la prévention de la délinquance juvénile et plus uniquement sur la répression", milite-t-elle. L'avenir du pays en dépend : "Une fois adultes, ces jeunes sont très difficiles à réinsérer, il y a un risque de créer une génération perdue." La spirale criminelle semble n'avoir que deux issues : la prison ou la mort. "J'ai peur pour ma vie, confie ainsi Jacobo. Je sais qu'ils vont tenter de me tuer. Je ne souhaite à personne d'être condamné à mort" par le crime organisé.
