Le parallèle la fait sourire. Txai Surui, 24 ans, serait donc "la Greta Thunberg du Brésil", par référence à la lycéenne suédoise à l'origine des grèves de jeunes pour le climat. "Greta est une fille formidable, concède celle qui passe pour le nouveau visage de l'activisme indigène brésilien. Mais ce qu'elle dit, nous autres, Indiens d'Amazonie, le disons depuis toujours, sans que personne ne nous écoute", ajoute-t-elle sur le plateau de Roda Viva, le principal talk-show politique du Brésil.
Voilà six mois, lors de l'ouverture de la Conférence des Nations unies sur le climat, à Glasgow (COP26), le monde avait écouté Walelasoetxeige Paiter Bandeira Surui, dite Txai Surui, interpeller les dirigeants de la planète. Un premier pas vers la "décolonisation des espaces de parole", comme l'explique celle qui est devenue ce jour-là la première femme brésilienne d'origine amérindienne à prendre la parole en si haut lieu. Et de surcroît, en anglais, qu'elle parle couramment.
"Les peuples amérindiens sont en première ligne de l'urgence climatique, c'est pourquoi nous devons être au centre des décisions qui sont prises ici", revendique-t-elle alors à la tribune de la COP26 où, en l'absence du président Jair Bolsonaro, elle est la seule représentante du Brésil, principal pays amazonien, à s'exprimer. "Nous luttons au prix de notre vie pour préserver l'Amazonie et la planète", dit la jeune femme qui, après le long règne médiatique du grand chef kayapo Raoni, est en train d'incarner le renouveau de la lutte indigène au Brésil.
Même dans son pays, l'Amérindienne était jusqu'alors peu connue hors des cercles associatifs, où elle est très active. Mais depuis, les plateaux télé se l'arrachent. Et la Folha de Sao Paulo, le principal journal du Brésil, lui offre une tribune hebdomadaire, où elle s'exprime sur l'affaiblissement, par l'extrême droite au pouvoir, de la gouvernance environnementale ou encore sur l'importance pour les Indiens de participer à la vie politique du pays, où ils restent très peu représentés.
Démarche de lutte collective
Txai Surui est sur tous les fronts, dans les collectifs indigènes et de jeunesse ainsi qu'au sein des mouvements pour la "justice climatique" et la protection des forêts. Récemment, l'activiste aux 59 000 abonnés sur Instagram s'est mobilisée pour le sit-in qui a eu lieu à Brasilia au mois d'avril contre un projet de loi autorisant l'exploitation du riche sous-sol des réserves indigènes. Il s'agit de s'opposer à l'offensive du gouvernement visant à détricoter les droits des Amérindiens, qui figurent pourtant dans la Constitution de 1988, rédigée au sortir de la dictature.
"Txai a l'étoffe d'une leader, mais surtout, elle s'inscrit dans une démarche de lutte collective, décrit l'écologiste Paloma Costa, qui avait suggéré son nom à l'entourage du secrétaire général de l'ONU pour participer à la COP26. C'est ce qui fait d'elle quelqu'un de si représentatif." Et pas seulement de la cause indienne. Les organisations de défense des Noirs l'ont également adoubée. Car les populations marginalisées des grandes villes sont elles aussi frappées de plein fouet par les "événements climatiques extrêmes" liés au réchauffement, comme les inondations qui ont fait des centaines de morts au Brésil en début d'année.
Etudiante en droit à Porto Velho, la capitale de l'Etat amazonien du Rondônia, "Txai Surui appartient à une nouvelle génération d'Indiens qui a eu accès à l'éducation et mène une vie moderne, mais sans renoncer à la culture et à la cause historique des peuples indigènes", explique Adriana Ramos, conseillère de l'Institut socio-environnemental au Brésil, une association dédiée à la défense de ces peuples.
Lutte "contre un projet fasciste et génocidaire"
La "cause" indigène, elle a grandi avec. Son père, Almir Surui, est le chef des Paiter Surui, une ethnie de 1500 âmes qui, aux confins du Rondônia, résiste comme il peut aux assauts des défricheurs. Sa mère, l'historienne blanche Ivaneide Bandeira, est une figure du mouvement indigéniste. Enfant, la petite Txai l'accompagnait sur les manifs en faveur de la reconnaissance des territoires ancestraux des Amérindiens, que leur disputent agriculteurs, éleveurs, bûcherons et autres chercheurs d'or.
Sous Jair Bolsonaro, "nous luttons contre un projet fasciste et génocidaire qui consiste à éliminer nos forêts ainsi que les peuples qui y vivent", écrit l'activiste. Accusant le chef de l'Etat "d'encourager l'invasion illégale des terres indigènes". Le nombre d'incursions dans ces territoires a plus que doublé depuis 2018, juste avant qu'il n'arrive au pouvoir. En 2020, 182 Indiens ont été tués dans ces conflits pour la terre - du jamais vu en un quart de siècle. Sans parler des 900 victimes du coronavirus, propagé par les envahisseurs. Un lourd bilan, ramené au faible poids démographique des Indiens du Brésil : 900 000 personnes, soit 0,5% de la population.
Quant au défrichement de l'Amazonie, il est à son plus haut niveau depuis quinze ans. En seulement douze mois,13 235 kilomètres carrés de forêt, soit l'équivalent de la superficie de l'Irlande du Nord ou du Monténégro, sont partis en fumée entre 2020 et 2021. Cela rapproche encore la plus grande forêt tropicale de la planète du point de non-retour à partir duquel, selon les experts, la végétation ne parviendra plus à se régénérer. Telle est l'idée que Jair Bolsonaro se fait du "développement"...
Insultée et menacée sur les réseaux sociaux
"A la COP26, Txai Surui s'est judicieusement abstenue de critiquer ouvertement sa politique, préférant lier la problématique indigène à la question du climat", observe Mauricio Voivodic, directeur de l'antenne locale du Fonds mondial pour la nature (WWF), qui admire la "maturité impressionnante" de la jeune femme. "Les problèmes des Amérindiens sont antérieurs à ce gouvernement, même si celui-ci a considérablement aggravé leur situation", précise le dirigeant associatif. Cela n'a pas empêché le président d'extrême droite de l'accuser de "parler en mal de son pays". Après quoi les partisans de Bolsonaro l'ont inondée d'insultes racistes et de menaces sur les réseaux sociaux.
Mais les menaces, elle a grandi avec. Ses parents en ont été victimes et son ami d'enfance, un Amérindien issu du peuple Uru-Eu-Wau-Wau, a été tué "parce qu'il protégeait la forêt". "Elle-même court un risque, estime Mauricio Voivodic, d'autant qu'elle se rend sur le terrain, dans des territoires disputés."
"Tout Indien qui s'expose est visé, confirme Adriana Ramos, la conseillère de l'Institut socio-environnemental. Car sous Bolsonaro, le crime organisé gagne du terrain en Amazonie et les armes à feu prolifèrent comme jamais. Ceux qui détruisent la forêt et attaquent les communautés indigènes se sentent protégés, puisque le chef de l'Etat lui-même encourage la violation des droits constitutionnels des Indiens du Brésil. Les risques s'en trouvent accrus". "Je n'ai pas peur", martèle Txai Surui. Avant de se reprendre: "Enfin si. Souvent..."
