Il va falloir compter avec elle. Dans l'entourage de Lula da Silva, le président élu du Brésil, on l'a vite compris : Rosangela da Silva, la future "première dame", ne jouera pas les potiches au bras de celui qui reste, à 77 ans, une rock star de la politique. Et pour cause. De vingt et un ans sa cadette, cette sociologue surnommée "Janja" est une femme de convictions, militante de la première heure au sein du Parti des travailleurs (PT), dont son illustre époux est le chef historique.
Pas une prise de parole où le patron de la gauche ne lui déclare sa flamme. "C'est elle qui va me donner la force d'affronter tous les obstacles, lui a-t-il rendu hommage au soir de sa victoire serrée face à Jair Bolsonaro, le 30 octobre.
Selon la version officielle, c'est quelques mois après la mort de sa deuxième femme, Marisa Leticia, en février 2017, que l'idylle s'est nouée, lors d'un match de foot organisé par les "sans-terre". Ce jour-là, l'icône de la gauche jouait dans l'équipe du chanteur Chico Buarque. En avril 2018, Lula est emprisonné pour de supposés faits de corruption. Sa détention dure 580 jours, avant l'annulation surprise de ses condamnations. Durant cette longue traversée du désert, Janja milite pour sa libération. Elle obtient un droit de visite, récupère son linge sale, lui mitonne des collations, lui écrit...
Le 18 mai dernier, les deux tourtereaux convolent en justes noces, à Sao Paulo. Timing parfait. À quelques semaines du coup d'envoi de la campagne, le favori du scrutin donne le ton : à la haine de l'extrême droite il opposera l'amour.
"J'ai pris pour moi ce rôle de m'occuper de lui"
Mais battre Bolsonaro n'a rien d'évident, même pour l'homme politique le plus populaire du Brésil. Dans ce duel de titans, l'un et l'autre mettent en avant leur épouse pour mobiliser le vote des femmes, majoritaires dans l'électorat. Lunettes de vue et chevelure au naturel, Rosangela da Silva chante, danse, tourne les pages des discours de son mari, lui éponge le front... "J'ai pris pour moi ce rôle de m'occuper de lui, de le préserver, confie-t-elle sur TV Globo. Lors de son premier bain de foule, le 2 juillet, je me suis placée devant lui pour le protéger." Car dans un Brésil fracturé par quatre années de bolsonarisme, l'intégrité physique de Lula est devenue un enjeu.
"Sa victoire, il la doit avant tout à son recentrage politique, qui s'est traduit par le choix d'un colistier de droite [NDLR : le vice-président Geraldo Alckmin], expliquent Ciça Guedes et Murilo Fiuza de Melo, coauteurs d'un ouvrage sur les premières dames du Brésil. Pour autant, son épouse s'est révélée précieuse. Avec son côté pop, sa spontanéité et, bien sûr, leur différence d'âge, Janja rajeunit l'image du dirigeant septuagénaire. Figure solaire, elle a ressuscité le côté festif des premières campagnes du PT. Et son aisance sur les réseaux sociaux est un atout qui fait défaut à la gauche." Dans la construction de la large alliance qui s'est formée autour de lui pour repousser le péril fasciste, Lula doit à sa bien-aimée un ralliement de poids : la superstar de funk Anitta. C'est Janja qui négocie avec la chanteuse le fameux tweet dans lequel elle annonce à ses 17 millions d'abonnés qu'elle votera Lula, même si elle "n'est pas, ni n'a jamais été" de son bord.
"Impossible de comprendre le Lula cuvée 2022 sans Janja"
"Impossible de comprendre le Lula cuvée 2022 sans Janja, renchérit l'analyste politique Thomas Traumann. Elle le sensibilise au racisme, à l'environnement, aux droits des femmes et des minorités - des thématiques qui ne faisaient pas partie du répertoire de la gauche syndicale."
La future première dame a un avis sur tout, et veut se battre pour ses idées. Une rupture salutaire avec le rôle de bibelot auquel le Brésil avait brutalement réduit la figure de première dame après avoir élu une femme présidente, Dilma Rousseff, destituée en 2016. Marcela, l'épouse de son successeur, Michel Temer, se voulait "belle, réservée et au foyer". Michelle Bolsonaro s'est contentée de faire de la figuration. Janja, elle, assume un côté Eva Peron. "Son combat pour les droits des femmes argentines est une inspiration, affirme, dans l'entretien à TV Globo, celle qui fait de la lutte contre la violence domestique une priorité. Je suis également impressionnée par Michelle Obama, à l'origine de politiques publiques menées par son mari." Dans quatre ans, Lula n'aura plus l'âge de se représenter. Janja pourrait-elle lui succéder ?
