Lula lui donne désormais du "camarade Geraldo". Car les voilà alliés, seize ans après s'être affronté dans les urnes. Geraldo Alckmin, 69 ans, sera le colistier de Luiz Inácio Lula da Silva, qui gouverna le Brésil entre 2003 et 2011 et fait la course en tête pour la présidentielle du 2 octobre face à Jair Bolsonaro. Après l'annulation de ses condamnations pour corruption, le candidat du Parti des travailleurs (PT) a retrouvé son éligibilité. Et l'ardeur avec laquelle ce ténor de la droite l'exalte désormais prête à sourire.
A ses côtés lors d'un rassemblement, le 14 avril, il s'est enroué à force de scander "Vive Lula" et de flatter les syndicats avec lesquels cet ancien gouverneur du puissant Etat de São Paulo a entretenu une relation exécrable. Malgré une longue carrière politique, cet austère médecin de province aux faux airs de Jacques Chirac n'a pas l'habitude de haranguer les foules.
Lors du coup d'envoi de leur précampagne, le 7 mai, il s'est fendu d'un trait d'humour sur son supposé manque de charisme, qui lui vaut le surnom de "picolé de chuchu", c'est-à-dire de glace à la chayotte, un légume insipide. En brésilien, Lula, diminutif de Luiz, signifie aussi calamar. "Le calamar se marie bien avec la chayotte, ce plat pouvant même devenir le 'hit' de notre cuisine", a lancé "Geraldo", avant d'ajouter : "Quand Lula m'a tendu la main, j'y ai vu, au-delà du geste de réconciliation entre deux adversaires historiques, un appel à la raison. Lui seul est capable de garantir l'alternance, et donc le maintien de la démocratie, qui sera mise à l'épreuve lors des prochaines élections". Conquise, l'assistance l'a ovationné. Les réserves qu'inspire ce "néolibéral", "ultraconservateur" au PT semblaient soudain oubliées.

L'ancien président Luiz Inacio Lula da Silva, le 7 mai 2022 à Sao Paulo
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Pour faciliter son ralliement, Geraldo Alckmin a quitté le Parti de la social-démocratie brésilienne (PSDB) dont il incarnait l'aile droite. Catholique pratiquant, qui ne quitte jamais son chapelet, il est le politique le plus proche de l'influente Eglise brésilienne. Ce qui est fort utile. Grâce à sa médiation, l'épiscopat a renoncé à condamner les propos de Lula, qui avait défendu l'avortement - un tabou absolu au Brésil - avant de se rétracter. En 2006, le magazine Epoca a révélé les liens d'Alckmin avec l'Opus Dei, sulfureuse organisation catholique parfois présentée comme une "sainte mafia". Des séances d'initiation se seraient tenues secrètement au palais Bandeirantes, siège du gouvernement pauliste. L'intéressé dément.
"Geraldo Alckmin est un véritable homme d'Etat"
S'il est favori, avec 46 % des intentions de vote contre seulement 29 % pour Bolsonaro, Lula sait que cette sixième campagne sera la plus difficile. Pour la première fois, son adversaire peut, comme lui, se prévaloir d'un enracinement populaire. Le patron de la gauche a donc besoin de la coalition la plus ample possible. C'est ce front républicain qui avait fait défaut à la gauche en 2018 lorsque Jair Bolsonaro avait gagné contre Fernando Haddad, le poulain de Lula alors en prison."Le sentiment anti-PT était trop fort à l'époque pour espérer un ralliement des conservateurs, analyse l'universitaire Frédéric Louault. Lula, lui, est capable de s'arracher à son parti pour rassembler". Selon le politologue Josué Medeiros, il cherche à l'emporter dès le premier tour : "Plus la victoire est large et nette, plus il sera difficile à Bolsonaro et à ses supporters de la contester."
Dans cette stratégie, le rôle du camarade Geraldo consiste à convaincre la droite modérée, qui a porté au pouvoir l'ex-militaire nostalgique de dictature (1964-1985) mais qui l'abhorre désormais, de voter Lula. Il y a quatre ans, face aux divisions de son parti, le même Alckmin, alors candidat du PSDB, s'était abstenu de donner une consigne de vote contre le chef de file de l'extrême droite qui avait siphonné ses voix." Eliminé avec moins de 5 % des suffrages, une défaite inédite, il s'est mis en retrait, se consacrant à une formation en acupuncture et livrant ses tuyaux "bien-être" à la télé. "En se ralliant à Lula, reprend le politologue Medeiros, il revient dans le jeu politique." Des figures du PSDB lui emboîtent le pas, au grand dam de João Doria, le candidat de leur propre parti.
Le moment que la jeune démocratie brésilienne attend depuis bientôt quatre décennies est peut-être arrivé. Tous deux nés de la lutte contre la dictature, le PT et le PSDB sont devenus, après le retour à la démocratie, des frères ennemis au lieu de s'allier dans une sorte de "Concertación" à la chilienne. Depuis 1994, les deux partis se disputent la tête de l'Etat qu'ils ont gouverné à tour de rôle, d'abord avec le PSDB de Fernando Henrique Cardoso (1995-2003) puis avec le PT jusqu'à la destitution en 2016 de Dilma Rousseff, "l'héritière" de Lula. L'ascension météorique de Jair Bolsonaro a mis fin à cette polarisation. Après le ralliement d'Alckmin, le PT négocie celui d'autres figures du courant historique du PSDB. "Nous ne sommes plus dans une dispute gauche-droite mais entre la civilisation et la barbarie, martèle le juriste Pedro Estevam Serrano, du collectif supra partisan Prerrogativas. Geraldo Alckmin, qui est un véritable homme d'Etat, est conscient des risques encourus si Bolsonaro est réélu."
