Pour marquer les 100 jours de sa présidence, Joe Biden a prononcé mercredi soir un premier discours devant le Congrès afin de défendre son programme d'investissement massif en trois volets - près de 6000 milliards de dollars - qui concerne les infrastructures, l'intelligence artificielle, l'emploi, la transition écologique, le social, l'éducation, la petite enfance, etc. Il s'accompagne d'augmentations d'impôts sur les Américains les plus fortunés et sur les entreprises. Le tout doit permettre de relancer l'économie post-Covid.

Ancien directeur général de la Banque mondiale et fin connaisseur des Etats-Unis, Bertrand Badré, 53 ans, réagit pour L'Express à l'allocution historique du nouveau président.

Fondateur en 2017 du fonds d'investissement vertueux Blue Like an Orange Sustainable Capital, Badré a publié en 2020 Voulons-nous (sérieusement) changer le monde ?, un manifeste qui plaide pour un changement de modèle en profondeur (2). Selon cet économiste, "les défaillances de plus en plus criantes de l'économie et de la finance (crise écologique, croissance des inégalités) obligent à réorienter le système vers la construction d'un monde plus juste et plus durable". Interview.

L'Express : Joe Biden lance des plans investissements colossaux, financés notamment par une hausse des impôts sur les plus riches. Votre réaction à cette "révolution culturelle" ?

Bertrand Badré : Joe Biden me fait penser à Jean XXIII. Lorsqu'il est devenu pape en 1958, le pontife avait le même âge que le président américain au moment de son élection, presque 77 ans. A l'époque, tout le monde avait pensé : c'est un pape de transition, il est vieux et fatigué et vu son âge, il est inutile d'en attendre grand-chose. Mais à Rome, il a initié le Concile Vatican II, généralement considéré comme l'événement le plus marquant de l'histoire de l'Église catholique au XXe siècle. De la même manière, Joe Biden crée la surprise : il bouscule son pays avec, pour l'instant, un certain succès. Quelque chose d'important est en train de se passer aux Etats-Unis. L'Amérique est peut-être en train de passer du "consensus de Washington" (1) au "Concile de Washington" !

Bertrand Badré, ancien directeur général de la Banque mondiale, fondateur du fonds d'investissement vertueux Blue Like an Orange Capital

Bertrand Badré, ancien directeur général de la Banque mondiale, fondateur du fonds d'investissement vertueux Blue Like an Orange Capital

© / Mame

Selon vous, quels sont les aspects les plus surprenants de ses annonces?

Il est difficile d'isoler un seul élément car son approche est globale - quasi démiurgique - avec des initiatives tous azimuts. Aux 1900 milliards consacrés à la lutte contre le Covid-19 s'ajoutent pour commencer les 2300 milliards de son American Jobs Plan consacré aux investissements dans les infrastructures (routes, ponts, transports...), l'économie verte, la recherche médicale, l'intelligence artificielle, etc. A quoi il faut encore ajouter les 1800 milliards de dollars de l'American Familiy Plan centré, lui, sur la santé, la petite enfance, l'éducation. C'est considérable.

"Biden, c'est Make America Great Again... mais pour de vrai!"

Si l'on regarde dans le détail, il y a beaucoup de choses nouvelles : l'idée d'instaurer des congés payés, une nouvelle façon d'approcher le financement des universités, des mesures pour faciliter les gardes d'enfants enfants. La liste est longue. Quant aux infrastructures, c'est quelque chose dont on parle depuis des années. Or rien n'a été fait depuis la construction du réseau d'autoroute Interstate Highway dans les années 1950, sous Eisenhower. Donald Trump avait promis de rénover l'Amérique en créant des emplois pour les "cols-bleus" de la classe ouvrière et de la classe moyenne. Mais il n'a pas fait grand-chose. Et voici que Biden reprend le flambeau. En fait, lui, c'est : Make America Great Again, mais "For Real", pour de vrai ! Et avec le sourire.

Comment réagissent les acteurs économiques à la hausse d'impôt sur les sociétés de 21% à 28% ?

Biden est un fin politique. D'emblée, il a laissé entendre que 28%, c'était le point de départ d'une négociation. Au final, le taux se situera probablement quelque part entre 25% et 28%. L'administration Biden s'est aussi empressée de rappeler qu'il s'agit-là du taux le plus faible de toute l'histoire des États-Unis, à l'exception des années Trump [lequel avait baissé ce taux de 37% à 21%]. Bref, à 28% ou moins, on est loin des presque 50 % d'impôts sur les bénéfices en vigueur après la Seconde guerre mondiale.

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Concernant, la fiscalité des plus riches, c'est la même chose. Biden a rappelé, de manière très politique, que les Américains concernés par la hausse de l'impôt sur les revenus représentaient une infinitésimale portion de la population, à savoir: une petite fraction des 1 % les plus aisés. En fait, l'une des principales innovations introduite par Biden c'est l'augmentation significative de l'impôt sur la plus-value du capital, qui vise à en finir avec le système qui permet de garder un actif jusqu'à sa mort, puis de le transmettre à un bénéficiaire sans taxation de la plus-value.

Une vue de l'ensemble des Hudson Yards, le nouveau quartier à l'ouest de Manhattan qui doit ouvrir vendredi après près de sept ans de construction

Une vue de l'ensemble des Hudson Yards, le nouveau quartier à l'ouest de Manhattan qui doit ouvrir vendredi après près de sept ans de construction

© / afp.com/Angela Weiss

Se pourrait-il que des capitaux fuient les Etats-Unis?

Pas vraiment, car le programme fiscal de Biden est cohérent avec la façon dont les profits des entreprises pourraient prochainement être taxés partout sur la planète - à 21%, aligné avec le taux actuellement négocié dans le cadre de l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE). Pour mémoire, les discussions en cours à l'OCDE sur une fiscalité minimum internationale, pilotées par le Français Pascal Saint-Amans, ont commencé voilà environ une décennie. Elles se sont interrompues sous Trump. Mais manifestement, les Américains sont prêts à rentrer dans le jeu.

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Tout cela est encore en cours de construction. Les choses prendront un peu de temps. Mais, l'approche de Biden, combinée à ce qui se négocie à l'OCDE, représente un changement très important. Si tous les pays de l'OCDE tombent d'accord, les règles du jeu s'imposeront partout à tous, y compris aux 91 entreprises qui, parmi les 500 plus importantes des Etats-Unis, dont Amazon, "ne paient pas un penny d'impôt sur le revenu", ainsi que l'a rappelé Joe Biden.

Le nouveau président assure que sa politique créera des millions d'emplois. Certains économistes estiment en outre que la croissance américaine pourrait rapidement atteindre 6 %. Est-ce réaliste?

Parfaitement. L'année dernière, en raison du Covid, le potentiel de croissance a été durement affecté. Il y a eu ce qu'en anglais l'on appelle un "output gap", c'est-à-dire un écart entre le niveau du produit intérieur brut effectivement constaté et le niveau potentiel prévu. De la création de richesse a été perdue. Réinjecter massivement de l'argent dans l'économie américaine permettra de passer au-dessus de cet "output gap". Autrement dit: les Etats-Unis vont créer davantage de richesses que ce qui a été détruit en 2020 et ainsi se retrouver avant le reste du monde à un niveau au-dessus de leur trajectoire d'avant Covid. Et, avec eux, ils vont entraîner, au moins partiellement, toute la planète.

"Il fait appel à la fibre patriotique des Américains"

Les milliers de milliards (trillions, en anglais) injectés dans l'économie agiront comme un booster extraordinaire. Lorsque l'on investit aussi massivement dans les infrastructures, lorsque l'on donne de l'argent aux gens pour les aider à garder leurs enfants, lorsque l'on finance leurs congés payés, lorsque l'on consacre de l'argent à la recherche & développement, alors tout cela crée une dynamique qui contribue à fabriquer du PIB. Certes, il existe des incertitudes sur l'impact que cela aura sur l'inflation ou sur la façon dont les taux d'intérêt vont évoluer. Mais il semble bien que Biden soit déterminé à mettre en oeuvre son plan qui, soit dit en passant, est beaucoup plus ambitieux que ce qui avait été entrepris voilà une décennie après la crise financière de 2008.

Comment Joe Biden vend-il son programme à l'opinion ?

Je trouve sa rhétorique très intéressante. Premièrement, il dit: nous, les Américains, avons parfaitement les moyens de financer un tel programme. Ensuite, il insiste sur deux arguments: l'un, national; l'autre international. D'une part, il met l'accent sur les "Good Union Jobs", c'est-à-dire les emplois protégés par les syndicats, qui fleurent bon la classe moyenne sous le New Deal du démocrate Franklin D. Roosevelt. D'autre part, il fait appel à la fibre patriotique en expliquant aux Américains que, face à la Chine, leur pays se doit d'être le plus fort et de montrer l'exemple au monde.

Il parvient ainsi à faire passer l'idée que le moment est venu de réhabiliter la dépense publique et de restaurer le rôle de l'Etat régulateur dans l'économie. L'année dernière, avec les différents plans Covid et l'action des différentes banques centrales, puis les premiers plans de relance, les mentalités avaient déjà évolué. Maintenant, Biden va plus loin: il en profite pour réformer en profondeur l'économie américaine.

Jusqu'où peut-il aller ?

Pour l'instant, il surfe sur la réussite de la campagne de vaccination et il bénéficie d'une certaine popularité. Même si le pays reste polarisé, il dépasse les 50% d'approbation dans les sondages - un niveau que Trump n'a jamais réussi à atteindre. Une chose est sûre: sa détermination est forte. Pourquoi? Parce qu'il a en mémoire l'expérience de la réforme de l'Obamacare en 2008-2009. Les démocrates avaient perdu beaucoup de temps à négocier avec les républicains pour, finalement, se faire avoir à l'usure et ne pas aboutir à l'objectif qu'ils s'étaient fixé.

Malgré son style en apparence très consensuel, il semble prêt à faire passer son programme sans compromis. Il sait aussi que le temps presse car la campagne pour les législatives des midterms [mi-mandat] en novembre 2022 commencera dès la fin 2021. Il doit agir avant.

(1) Un corpus de mesures d'inspiration libérale datant de la période Reagan.

(2) Voulons-nous (sérieusement) changer le monde? - repenser le monde et la finance après le Covid-19 (Mame éditions, 2020), par Bertrand Badré - préface d'Erik Orsenna. 17¤